Avoir 75 ans !

Un peu triste la semaine dernière en voyant l’affiche : « Sacrifice the weak » dans une manif à Nashville et lus une horreur sur Twitter : #boomerremover.

Le virus ce grand justicier éliminera enfin les physiquement faibles et les 60 à 75 ans: ces ennemis du peuple, ces responsables du désastre écologique, ces capitalistes sauvages qui n’ont pensé qu’à leurs petits plaisirs. Et pourtant si ce n’avait été de l’État providence, des révolutions politiques et culturelles, l’hécatombe actuelle signerait la fin du monde moderne. Déjà que « L’homme est toujours un loup pour l’homme », imaginez l’Occident sans filet social. Mais bon, c’est inutile d’expliquer tout ça, en ces temps fous. 

Nous vivons tous en même temps, la même furie, sauf que certains ont des tubes dans les poumons, d’autres ont des enfants qui s’ennuient de leurs amis et des très vieux qui s’ennuient de leurs enfants. Et puis il y a les chanceux comme moi confiné avec un chien à leurs pieds, qui continue à écrire, raconter des romans dans un micro, et me promener dans un petit village en toute tranquillité.

Je me suis procuré un joli masque bleu avec des pois blancs. Ça embue les lunettes et me fait de grandes oreilles comme quand j’étais petit. J’ai hâte de voir comment on va porter ça bientôt au restaurant en passant notre fourchette par en dessous. Le bon côté, c’est qu’on ne sera plus entassé les uns sur les autres et qu’on pourra jaser en toute confidentialité.

Avoir 75 ans n’a pas que des inconvénients. Tout le monde est vraiment attentionné à mon endroit. Parfois trop. On me regarde avec de gros yeux si je mets le pied à l’épicerie et on ne veut plus me voir à la SAQ, pour mon bien, dit-on. On fait tout pour me garder en vie, sans COVID et sans vin. Heureusement, ma jeune compagne de 65 ans, elle qui n’a jamais fait les courses — j’ai pris le contrôle de la cuisine dès que je l’ai rencontré voilà 33 ans — accepte de vivre toute l’anxiété de parcourir les allées à sens unique du supermarché et celui de choisir les meilleurs vins à moins de 20 $. Elle revient vidée. La connaissant, il suffirait de quelques jours de soleil, d’un peu de chaleur et d’un 5 à 7 sur Skype, dans le jardin avec la smala dans l’écran, installée comme nous, un verre de blanc à la main, pour dissiper tous ses nuages.

Raymond Cloutier
Acteur/auteur