Sylvie Tardif
Sylvie Tardif

La pandémie: une loupe sur des réalités sociales

OPINION / L’auteure, Sylvie Tardif, est coordonnatrice générale de COMSEP.

Chez COMSEP, l’organisme que je coordonne, nous offrons, en plus de nos activités habituelles, un programme d’intégration à l’emploi depuis le début des années 90. À travers ces années, nous avons donné des formations en entretien ménager, cuisine d’établissement, commis d’entrepôt, caissière et préposée aux bénéficiaires. Nous avons accompagné environ 1500 personnes pour qu’elles soient en mesure d’occuper ces emplois. Combien d’efforts nous avons mis pour redorer l’image de ces métiers, pour revendiquer de meilleures conditions de travail et des salaires décents pour les personnes travaillant dans ce type d’emplois.

On criait dans le désert. Certains de ces postes sont payés au salaire minimum depuis toujours. Au Québec, le salaire minimum actuel ne permet pas de sortir de la pauvreté. Toutes ces années, ces professions n’ont pas été reconnues par la population et par le gouvernement. Des emplois occupés majoritairement par des femmes. Jusqu’à maintenant elles travaillaient dans l’ombre.

Il a fallu la plus grande crise de notre histoire pour qu’on reconnaisse enfin ces travailleuses et travailleurs. Il s’agit là d’un renversement de la hiérarchie; on s’aperçoit enfin de leur importance et de leur nécessité. Ils deviennent prioritaires à chaque point de presse du premier ministre. On les implore de ne pas lâcher, on augmente leurs salaires, on loue leur travail et on les appelle même eux aussi des anges gardiens. Ce que j’espère, c’est que cette reconnaissance soudaine ainsi que les promesses d’amélioration de leurs conditions salariales et de travail se poursuivront après. Ne les abandonnons pas quand nous serons revenus à une vie normale.

L’apparition de populations vulnérables sur le radar

L’ampleur de la crise que nous vivons a mis en lumière les besoins criants de personnes démunies. Cette fois, personne n’a pu détourner le regard comme ça se faisait si souvent. La mobilisation pour les aider n’a eu d’égales que l’intensité et la gravité des ravages de cette pandémie. La détresse vécue par les personnes dans les CHSLD, celles isolées dans leur maison, les personnes en situation de pauvreté, celles ayant perdu leur emploi, celles qui n’avaient plus rien à manger, sont autant de drames humains qui sont apparus comme un ouragan.

La mobilisation qui s’est organisée est sans commune mesure avec ce qu’on a pu voir auparavant. Chaînes de téléphones à des personnes âgées par des bénévoles, dons de nourriture en grande quantité, soutien financier à la sécurité alimentaire, distribution alimentaire dans les épiceries, collectes de fonds, investissement massif des gouvernements, on ne veut laisser personne derrière. Ce qu’on vit présentement me fait penser à un iceberg. L’iceberg dont on ne voyait que la pointe. La COVID-19 fut le Titanic qui a frappé cet iceberg et fait presque chavirer notre bateau.

Pourtant, plusieurs de ces problèmes existaient bien avant la pandémie. C’était latent. On estime à 10 % le nombre de personnes âgées qui recevaient des visites dans les CHSLD et les résidences pour personnes âgées. Plus de 70 % des personnes aptes recevant de l’aide sociale vivent seules. Bien des parents avaient de la difficulté à nourrir convenablement leur famille avant la pandémie. Ce qui a changé, c’est que tout le monde a pris conscience que tout peut basculer du jour au lendemain. Que ça peut frapper fort et tous nous faire tomber. Cette grande solidarité, qui se manifeste très fortement encore, devra être un levier pour que ça perdure dans le temps. Pour que nous n’oublions plus nos personnes vulnérables, ceux et celles qui auront encore besoin de nous et du soutien de l’État quand cette crise sera terminée.

Tricotés serrés, comment ferons-nous?

Que ce soit dans nos premiers quartiers ou chez COMSEP, la proximité fait partie de nos vies. On a l’habitude de vivre collés les uns sur les autres. C’est une de nos forces. Il s’agit même d’une des approches de COMSEP, approche qui favorise un lien de proximité. Après le confinement, la distanciation sociale représentera un énorme défi dans notre milieu. La configuration des maisons de nos quartiers représente un enjeu.

Dans mon organisme, nous recevons près de 200 membres pour l’assemblée générale, 400 personnes à notre fête de Noël, la cafétéria pleine le midi, les petits locaux d’animation. Comment continuer d’accompagner autant de gens avec la règle du deux mètres? Un rapport à l’autre qui va complètement changer. Il s’agit d’un défi pour nos quartiers et pour nous en animation de milieu. Toutefois, je crois en notre capacité de nous renouveler et de trouver une façon de retisser notre communauté.

On dit que «du chaos naît la lumière»!