La dignité

L'auteure, Marie-Noëlle Perron, est coordonnatrice et intervenante à la Maison Tangente, une Auberge du coeur qui accueille de jeunes adultes en difficulté. Elle s'adresse ici au premier ministre du Québec, Philippe Couillard.
Je sais que je vous fais souvent part de mon opinion qui reste sans réponse, moi la petite travailleuse sociale du communautaire. Mais je vais quand même encore prendre la chance de peut-être être entendue, en espérant cette fois être comprise...
Vous savez, dans les organismes communautaires du Québec, on travaille fort. On vient en aide aux plus démunis, aux plus isolés de notre société. En fait, en général, dans mon organisme, je ne peux pas vous dire qu'un jeune arrive et qu'il va bien. Il est dans la rue et doit demander de l'aide à de purs inconnus. «Salut, peux-tu m'héberger parce que personne d'autre ne veut le faire?»
Avez-vous une idée de ce que ça fait à l'estime de soi? À la santé mentale? Ces jeunes adultes ne devraient pas être en train d'essayer de survivre. Ils devraient être en train de tomber en amour, d'étudier, de vivre des expériences positives d'une nouvelle vie. Et savez-vous quoi? En grande majorité, ils ne sont pas responsables des facteurs qui les ont précipités à la rue...
Loin de moi l'idée d'enlever toute responsabilité à l'individu. Mais quand je regarde mes jeunes, ils en ont des responsabilités, et lourdes à part de ça! Parents polytoxicomanes, vie en placement, départ précipité des centres jeunesse à 18 ans, devoir être la seule personne responsable de son existence si tôt dans la vie.
Avez-vous déjà été seul, monsieur Couillard dans la vie? Vraiment tout seul? Si la réponse est non, vous ne pourrez pas comprendre...
Mais vous pouvez peut-être comprendre une chose aujourd'hui... C'est que ces jeunes-là, qui ont eu un départ rough dans la vie, ont besoin d'un coup de pouce, d'un encouragement, d'un espèce de «je crois en toi» pour y arriver.
Ces jeunes-là, les magnifiques jeunes adultes avec qui je travaille, qui ont eu un parcours de vie assez difficile merci, eh bien, ils n'ont pas besoin que vous les pointiez du doigt encore, que vous les pénalisiez comme s'ils étaient des voleurs, des profiteurs du système.
Votre loi 25? Je vous épargne toutes les pensées qui traversent mon cerveau en ébullition lorsque j'en entends parler... Mais je ne vous épargnerai pas un fait: cette loi porte une atteinte vitale à la dignité des jeunes adultes. Point.
En fait, je vous dirais même que selon moi, non content de ne pas les aider à se réaliser, à avancer, vous allez leur nuire. Vous allez dire à de jeunes adultes qu'ils sont incapables de faire de bons choix dans la vie, que vous allez décider pour eux comment résoudre leurs problèmes.
Vous n'allez que renforcer ce que la société leur envoie déjà: l'image négative qu'ils ont d'eux-mêmes... Vous allez renforcer cette image du jeune adulte profiteur du système qui ne veut rien faire, alors que dans la réalité, vous avez tout faux...
Des parcours en insertion sociale, des jeunes qui réussissent et qui s'en sortent, il y en a des centaines. De belles réussites, j'en vois chaque jour. Mais le secret de cette réussite? Accompagner, croire en l'autre, lui laisser du temps pour que cette expérience d'insertion sociale soit positive pour l'estime de soi, pour la fierté d'avoir fait pour soi et par soi. Alors, au risque de me répéter, monsieur Couillard, avec votre loi 25, vous passez à côté de l'essentiel: la dignité humaine que chacun mérite.