Le peuple français se souvient aussi...

Je me souviens

OPINIONS / J’arrive d’un voyage en France durant lequel j’ai rencontré des gens merveilleux. Lors de mon passage à Tours, je logeais chez le président de Touraine-Québec, monsieur Daniel Godefroy. Celui-ci m’a remis une lettre écrite de sa main en 2014 portant sur le débarquement de Normandie. Il a vécu ce débarquement, car le 6 juin 1944, il avait 11 ans. Je me permets de vous présenter cette lettre.

«Je me souviens … Je me souviens des Canadiens!

Je me souviens des jours avant: mes parents exploitaient une petite ferme en Normandie où mes cousines de Paris venaient depuis leur enfance passer quelques jours de vacances pour mieux se nourrir dans le période de tickets de pain, de viande, etc. et où mon cousin Michel qui dès 1943 m’a appris en secret «Le chant des partisans». Nous chantions tous les deux en cachette des Allemands circulant tout proche.

Je me souviens des bombardements, des nuits entrecoupées par les réveils pour aller s’abriter dans l’arrière-cuisine tandis que se disaient des prières pour que nous soyons épargnés.

Je me souviens de la réquisition de mon père, pour le travail obligatoire à la construction des «blockhaus» et la «plantation des cierges de Rommel» dans les champs. Lui qui avait fait la guerre 1914-18 à Verdun.

Je me souviens du 5 juin 1944 où nous avons trouvé des tracts annonçant des bombardements par les «forces expéditionnaires alliées» et donnant l’ordre de se disperser dans la campagne.

Je me souviens du bombardement de Valognes où les 6 et 8 juin 1944 toute une famille de cousins et cousines furent tués.

Je me souviens du 6 juin 1944 et des bombardements ininterrompus, des tirs des navires de guerre vers la côte, et le tic tac du criquet de ralliement des parachutistes un peu égarés pour se retrouver.

Je me souviens des quinze jours et quinze nuits qui ont suivi tandis que la bataille battait son plein sur des positions comme Montebourg, des obus et bombes qui nous entouraient tandis que nous écoutions «Ici Londres» avec un écouteur de téléphone sur un poste à galène artisanal.

Je me souviens du 20 juin où nous avons été libérés, des chars américains traversant la cour de la ferme, que mon père me tenant la main, conduisait les soldats américains qui fouillaient les haies en disant «boches, boches ?»

Je me souviens des bonbons, des cigarettes, des «chewing-gum» que nous lançaient les militaires à bord de leurs chars. On échangeait volontiers un paquet de cigarettes contre un litre de cidre.

Je me souviens des jours en fin de juin où parmi les militaires qui avaient à mes oreilles un «drôle d’accent français» venaient tous les soirs s’asseoir autour de la grande table de la ferme pour se ressourcer.

Je me souviens des 21 400 Canadiens, dont de très nombreux Canadiens français qui ont débarqué à Juno Beach et dont 5500 sont morts.

Le peuple québécois a pour devise «Je me souviens». À notre tour le peuple français doit aussi lui dire «Je me souviens».

Daniel Godefroy, 6 juin 2019

Merci Daniel pour ton témoignage.

Roger Kemp

Trois-Rivières