Il n'y a pas de vainqueurs

C'est pendant le mois de mai, quand le temps file de la laine au coton, quand certaines campagnes de financement à la recherche sur le cancer font leur moisson; le malaise me revient. Ce n'est sans doute qu'une histoire de mots, mais il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir des mots: ils peuvent tuer comme ils peuvent libérer. De voir multiplier l'utilisation du verbe vaincre déconcerte et interroge. «J'ai vaincu le cancer. Ensemble on va vaincre le cancer. Vaincre le cancer. Grâce au judo il a vaincu le cancer...» Tous ces titres évocateurs servent de camouflage à une réalité qu'on cherche à occulter: l'absurdité de l'attaque aléatoire de cette maladie fait qu'il n'y a aucune raison pour que l'un s'en sort et l'autre pas. On se leurre à faire du verbe vaincre la panacée ou le leitmotiv d'une société qui s'obstine à chercher à guérir là où elle devrait travailler à prévenir.
Le cancer est la faucheuse du Zodiaque, un tourteau qui dort dans nos chairs et qui se réveille quand ça lui tente. Notre mode de vie lui a donné un pouvoir extrême jusqu'à en devenir la nourrice. Un rien le réveille: une bouffée d'air, un crachat de char, la balafre blanche d'un avion dans le ciel, le sillon crasseux d'un bateau de croisière, les volutes d'une cigarette, un rayon de soleil, le cordon ombilical! Le crabe des cendres est un passe-partout. Qu'on rosisse mai, qu'on moustache novembre ou qu'on se donne un look Auschwitz pour attiser le goût de vivre est fort louable. Mais qu'on clame ad nauseam qu'un tel ou une telle a vaincu le cancer est un affront à ceux qui n'ont pas survécu et les autres qui ne survivront pas.
Ça choque qu'indirectement on ostracise nos disparus en assumant qu'ils aient perdu un combat et subit une défaite pernicieuse. On ne bat ni ne vainc le cancer, on fait et on vit avec; on se débat, on gigote, on lui achète du temps, on se résilie. C'est lui qui décide. On croit éradiquer la bête alors qu'on devrait tout simplement être soulagé de la garder endormie.
J'ai connu deux petites bonnes femmes terrassées par un carcinome. La première, c'était le sein. Deux ans de traitement: la bête lui a arraché les cheveux, volé des kilos, fait des cocktails avec son sang, scarifié sa maternité. La deuxième c'était le pancréas: elle a refusé d'être traitée et n'avait ni le goût ni les moyens d'acheter du temps. Ces petites bonnes femmes n'étaient ni perdantes ni gagnantes, elles n'ont pas survécu, mais elles ont vécu. Dites-moi que je ne suis pas le seul à m'outrer de voir des journaux titrer en grosses lettres des vainqueurs alors qu'on devrait humblement les considérer comme des survivants. Ça vient me chercher et ça fait rire le bouseux. Le crabe tu lui coupes les pinces, elles peuvent repousser. Le cancer est une loterie cynique à laquelle tous nous participons et y jouons à qui perd gagne. Nous sommes tous des survivants, il n'y a pas de vainqueurs.
Christian Gagnon
Trois-Rivières