Octave Crémazie

Il faut rapatrier Crémazie!

L'auteur, Olivier Gamelin, est professeur de littérature québécoise au Collège Laflèche et coordonnateur des Prix littéraires Thérèse-Denoncourt.
Lorsque la députée libérale Marie Montpetit a laissé entendre qu'elle souhaitait rebaptiser la circonscription de Crémazie, le poète et libraire du même nom ne s'est probablement pas retourné dans sa tombe. Octave Crémazie (1827-1879) n'était pas du genre à s'offusquer d'une part d'ombre et d'un soupçon d'oubli. À l'instar des créateurs de sa trempe, préférait-il de loin, selon moi, la lumière voilée et le soleil noir de la mélancolie. Un boulevard d'asphalte, une station de métro, une circonscription... Peu lui en chaut! Octave Crémazie n'en aurait certes pas cure aujourd'hui. Le seul voeu qu'il exprima à l'aube de sa mort, c'est que son cadavre repose dans le terreau qui l'avait vu naître: Québec. Une prière demeurée lettre morte depuis près de 140 ans.
Libraire d'avant-garde, premier poète national, érudit avant la lettre, intellectuel avant l'heure, Crémazie est un merle blanc au mitan du 19e siècle québécois. Auteur d'une quarantaine de poèmes où l'identité nationale tisse le fil d'Ariane de notre courtepointe contemporaine, épistolier d'une correspondance critique faisant toujours référence dans les milieux universitaires, Crémazie a défriché des sentiers où d'autres ont par la suite marché, qu'on pense seulement à Émile Nelligan (tiens, j'y pense, Nelligan n'a-t-il pas lui aussi une circonscription qui porte son nom? M'enfin...) Malheureusement à l'insu de notre mémoire à court terme, Crémazie a donc marqué à l'encre indélébile la culture québécoise.
Son exil en France en 1862, suite implacable d'une déconfiture financière, scelle le sort et la plume de ce poète presque maudit. Crémazie est allé crever «de faim sur la terre de l'exil», comme il l'écrit lui-même en 1866 dans une lettre adressée à Henri-Raymond Casgrain. Il est allé crever en face d'un océan qu'il n'a plus jamais traversé. Dans le Dictionnaire biographique du Canada, Réjean Robidoux souligne que «c'est dans un isolement profond qu'après plus de 16 années d'exil il [meurt] au Havre [où il est] enterré au cimetière d'Ingouville, où ses restes mêmes se sont perdus».
Perdus? Vraiment? J'en doute fort. 
Il faut dès lors rapatrier Crémazie! Le débat actuel nous donne l'occasion de mettre un terme aux amertumes posthumes de son exil. Crémazie a «bu jusqu'à la lie la coupe amère de l'exil», écrit Casgrain. «Il a emporté avec lui la cruelle pensée que sa patrie ne lui donnerait même pas l'aumône d'un tombeau». Force est d'admettre que Casgrain avait raison.
Donnons-lui tort! Il n'est pas trop tard pour offrir à cet écrivain plus grand que nature davantage qu'un boulevard de 6,8 km, une station de métro ou une circonscription qui ne se souvient plus. Il faut rapatrier Crémazie!
Le Québec foisonne d'historiens, d'archéologues, d'hommes et de femmes de lettres compétents qui, pour autant qu'on leur en donne les moyens, dénicheraient la dépouille de ce père fondateur de notre culture nationale. Je ne doute pas que la France serait heureuse de nous épauler dans cette démarche, au même titre que nous leur porterions assistance si Victor Hugo était enterré...à Shawinigan!
Il faut rapatrier Crémazie!
Marie Montpetit peut aspirer à devenir députée du comté de Maurice-Richard, grand bien lui en fasse. Dans cette bagarre de titans, Maurice Richard fut sur la glace, en quelque sorte, ce qu'Octave Crémazie fut en librairie. Des titans, dis-je! À cette seule différence: Mauricie Richard repose au cimetière Notre-Dame-des-Neiges, alors qu'Octave Crémazie boit encore la «coupe amère de l'exil»...