L’auteure de ces lignes considère que ce n’est pas normal qu’au Québec, chaque jour, trois Québécois se tuent.

Il faut apprendre à parler et à écouter

OPINIONS / Ouin, 19 août, 12 h... ça va rester gravé en dedans. Je viens de recevoir l’appel. Tsé le coup de téléphone qui ne commence pas par: «Hey, salut! Comment tu vas?». Non, l’appel qui commence par: «Val assis toi svp, j’ai de quoi à t’apprendre.» Tsé ce genre d’appel, qu’à l’instant même où la personne au bout du fil ouvre la bouche, le plancher s’ouvre sous tes pieds, pis y’a pas de cave, juste du vide. L’appel que tu écoutes, sans vouloir l’écouter parce que tout se bouscule trop vite dans ta tête. Les mots que tu ne veux pas croire parce que tu lui as parlé y’a pas longtemps et elle te disait être bien. Le genre d’appel que les mots que tu entends te transpercent le cœur à l’infini pis dans ta tête, tu culpabilises déjà en te disant, mais pourquoi je n’ai pas vu ça? POURQUOI?

Pourquoi encore en arriver toujours à cette fatalité du suicide? Pourquoi les gens en arrivent là? Pourquoi ne pas aller chercher l’aide dont ils ont besoin? Pourquoi ne pas en avoir parlé? Je ne vous cacherai pas que moi-même j’y ai déjà pensé plus d’une fois et j’ai même essayé... J’ai osé appeler un soir, où ils étaient censés m’apporter de l’aide, m’aider à gérer ma crise, me calmer, me faire verbaliser, me donner des outils. Non, la femme au bout du fil m’a dit qu’elle ne savait pas trop quoi me dire, que c’était juste une bénévole et de me présenter à l’urgence! J’ai eu de la chance ce soir-là d’avoir un ami qui passait dans le coin, par hasard, et qui s’est arrêté chez nous. J’ai eu la chance d’être extrêmement bien entourée et d’avoir l’aide dont j’avais besoin.

Quel est le plus terrible? Le geste de la personne aveuglée par son mal de vivre ou le fait que personne de sa famille ou de ses proches n’ait cru bon de lui dire qu’elle ne pouvait se tuer? Elle l’a pas eu facile, mais elle était allée chercher de l’aide depuis quelques années. Faut croire que ce n’était pas suffisant. Les ressources au Québec sont pauvres et souvent démunies devant les gens qui viennent chercher de l’aide. Il doit y avoir beaucoup plus de prévention, pas une seule journée de sensibilisation.

Parce que c’est encore un tabou, les gens se croient au-dessus de ça, les gens sont malades, malheureux, décrissés de la vie et les ressources trop minimes, pas toujours accessibles. C’est le neuvième suicide d’un proche que je subis. Est-ce que ça peut-être le dernier s’il vous plaît?

Il faut apprendre à parler, à en parler, à vomir ce qu’on a sur le coeur, dans notre tête, même si ça sentira pas bon et que ce ne sera pas bien joli. Arrêter de se dire qu’on ne veut pas déranger les autres, parce qu’eux aussi ils ont leurs bobos, qu’ils en ont déjà plein les bras! Non, ce n’est pas vrai, les gens qui t’aiment vont toujours avoir une paire de bras de plus pour te prendre dedans et l’épaule assez large pour que tu puisses y poser ta tête toi aussi. L’oreille assez ouverte pour t’écouter et de l’amour en quantité industrielle pour mettre un peu de doux sur tes blessures, qui sont souvent profondes.

Ce n’est pas normal qu’au Québec, chaque jour, trois Québécois se tuent. Et la région de Trois-Rivières en est une où il y en a beaucoup. Depuis le mois de janvier, ça fait trois personnes qui perdent la vie en sautant en bas du pont Laviolette. Quand je suis arrivée en ville en 1988, il y a eu une vague de suicides de cette façon et il y en a eu d’autres par la suite. Pourquoi ce pont n’est toujours pas sécurisé? Pourquoi la Ville de Trois-Rivières et la sécurité publique ne font rien? Ils n’en parlent même pas, comme s’il ne fallait pas le dire trop fort. Avoir une barrière de sécurité, comme sur le pont Jacques-Cartier, pourrait décourager ceux qui veulent commettre ce geste sous l’impulsivité et les empêcher de commettre l’irréparable. Il devrait y avoir une mobilisation des citoyens pour faire circuler une pétition pour exiger d’avoir une barrière de sécurité!! On est en droit de se demander pourquoi rien ni personne n’a pu les en empêcher.

Notre société, trop tolérante, respecte le territoire d’autrui sans égard à la détresse qui l’habite. On est allé beaucoup trop loin en acceptant le suicide comme un geste réfléchi, oubliant qu’il puise d’abord sa source dans la détresse, la souffrance et souvent dans l’impulsivité. Le plan n’est pas toujours fait et précis. Quand est-ce qu’au Québec on va avoir des ressources de qualité et en quantité suffisante pour la population souffrante d’ici? L’absence de secours et de ressources doit cesser. Je ne veux plus en voir d’autres partir comme ça et recevoir ce genre d’appel, OK!?

Ma p’tite Josiane, ma p’tite firefly aux yeux pétillants et au rire contagieux... j’ai de la peine et j’ai mal, probablement pas autant que toi. Mais je ne peux me résigner à accepter ton geste parce que ce serait en diminuer l’importance et la portée de celui-ci. Je te souhaite du beau, du bon et surtout du doux mon amie. Sois légère. Brille comme jamais en haut pour que je puisse te voir! Tu me manques déjà.

Valérie Michaud

Montréal