Les auteurs de ce texte croient que le plaidoyer pour favoriser l’achat local devrait aussi s’appliquer aux médias d’information. Selon Jason Luckerhoff et Marie-Eve Carignan, il ne faudrait pas attendre de ne plus bénéficier d’une information régionale de qualité pour agir.

Favoriser l’achat local, ça vaut aussi pour les médias

OPINIONS / Les Québécois se sont habitués, depuis quelques années, à entendre les nombreuses campagnes visant à promouvoir l’achat local, jumelées à des initiatives telles les journées consacrées aux commerces de proximité. Ils se sont aussi habitués à acheter des Aliments du Québec et des Aliments préparés au Québec disponibles à l’année, en plus d’intégrer les marchés fermiers à leurs habitudes de fréquentation. Manger local est devenu une tendance très forte. Les citoyens ont compris que l’économie du Québec repose en grande partie sur cet achat local. Et si ce constat s’appliquait aussi aux médias?

Dans un contexte de crise des médias, certains avaient prédit la disparition des quotidiens régionaux. Néanmoins, les six quotidiens régionaux de Groupe Capitales Médias ont réussi un passage au numérique et peuvent compter sur des lecteurs fidèles. Ce constat n’est pas surprenant si l’on considère les commentaires des participants à la grande tournée des régions, organisée par le Conseil de presse du Québec en 2008, qui témoignaient du caractère essentiel de la presse régionale et de son apport direct au sentiment d’appartenance à la région.

Malgré une réorganisation des quotidiens régionaux, qui a provoqué une réduction de postes, essentiellement par attrition, les professionnels de l’information continuent eux aussi de croire à une nécessaire information de qualité en région. Mais la production de cette information est de plus en plus difficile à financer. En effet, les revenus publicitaires des médias sont en chute libre. Selon Marie-Ève Martel, qui a publié Extinction de voix – Plaidoyer pour la sauvegarde de l’information régionale, plus de 23 millions de dollars de publicité au Québec auraient migré vers les grands joueurs américains des GAFAM, tels Facebook et Google. Le site web de La Presse estime que ces derniers accaparent «80 % des investissements publicitaires numériques». De plus, les municipalités du Québec ne sont plus tenues de publier les avis publics dans les médias, ce qui était une source de revenus essentielle pour les médias de proximité. L’exode des revenus publicitaires vers les plateformes numériques est donc massif et menace la viabilité du modèle d’affaires actuel des médias.

Selon le rapport commandé par le ministère du Patrimoine, une aide gouvernementale s’impose pour préserver une information de qualité. Quelles solutions sont envisageables? L’État devrait-il subventionner une information de qualité, considérant que les médias sont indispensables dans une démocratie? Des crédits d’impôt devraient-ils être offerts aux médias, comme pour le cinéma et la télévision? Un fonds québécois devrait-il être créé, afin d’attribuer de l’aide de façon indépendante?

À deux semaines du dépôt du budget du ministre des Finances, Bill Morneau, le 19 mars prochain, les médias attendent toujours les confirmations concernant la mise en œuvre des promesses annoncées en novembre dernier pour les soutenir: un crédit d’impôt sur la masse salariale liée à la production d’information, un crédit d’impôt de 15 % aux citoyens qui s’abonneront à un média numérique et la possibilité pour les entreprises de se transformer en organismes à but non lucratif afin de remettre des reçus pour des dons. Un comité d’experts devait être mis sur pied concernant le crédit d’impôt sur la masse salariale liée à la production d’information. Comme l’a rapporté La Presse canadienne mercredi, le comité n’a toujours pas été créé, ce qui fait craindre à plusieurs que l’aide ne soit pas au rendez-vous, ou du moins que le comité doive être créé après le dépôt du budget, d’autant plus qu’il ne sera pas aisé de déterminer les conditions d’attribution de ce crédit d’impôt.

Entre temps, plusieurs médias sont en mode survie et recherchent des solutions. On assiste à la naissance de nouveaux formats publicitaires comme la publicité native qui présente du contenu publicitaire dans un format indistinct ou presque du contenu informationnel. Cette forme de publicité présente un intérêt pour les annonceurs qui avaient délaissé les médias traditionnels, mais pose de nombreux questionnements éthiques en raison de la confusion qu’elle génère entre information et publicité.


« Les citoyens ont aujourd’hui le pouvoir d’agir pour préserver les médias d’information. »
Jason Luckerhoff (Université du Québec à Trois-Rivières) et Marie-Ève Carignan (Université de Sherbrooke)

L’importance du journalisme professionnel semble plus que jamais incontestable devant le flot de «fake news» mis au jour ces dernières années ainsi que tous les scandales révélés grâce au journalisme d’enquête (pensons, à titre d’exemple, aux nombreux scandales de corruption et de harcèlement sexuel). Néanmoins, le public est parfois peu sensibilisé à l’importance de financer ce système pour assurer la survie d’une information de proximité et de qualité.

Les citoyens ont aujourd’hui le pouvoir d’agir pour préserver les médias d’information. Tout comme l’achat local a été favorisé dans le domaine alimentaire, il pourrait l’être dans le domaine médiatique également. Si chaque institution culturelle, chaque restaurant, chaque entreprise y réfléchissait avant de financer un géant du web plutôt qu’un média régional, nous ferions peut-être des choix différents. Il ne faudrait pas attendre de ne plus bénéficier d’une information régionale de qualité pour agir. Le temps semble déjà compté. Les différentes associations de la région pourraient exercer un certain leadership, dans les milieux culturels, éducatifs et des affaires, par exemple, afin de valoriser l’achat local, ce qui inclut le placement publicitaire et le financement des médias de proximité.

Jason Luckerhoff est professeur titulaire, chef de section et responsable des programmes de cycles supérieurs en communication à l’Université du Québec à Trois-Rivières, et Marie-Ève Carignan est professeure agrégée et responsable des programmes de cycles supérieurs en communication à l’Université de Sherbrooke.