Anyesi Salama - ou Agnès pour les intimes - était arrivée à Trois-Rivières le 16 décembre 2015.

Être venue de si loin...

Mon amie Agnès n'est plus, elle a rendu son dernier souffle l'autre jour, incapable de combattre cet ennemi vicieux qu'est le cancer, elle qui était le symbole même de la combativité et de la résilience. Heureusement, «les morts ne sont pas morts, ceux qui sont morts ne sont jamais partis, ils sont dans l'ombre qui s'éclaire, dans l'arbre qui frémit, dans l'eau qui coule, ils sont dans la foule...» (extraits du poème Les souffles du poète sénégalais Birago Diop, 1947).
Je l'ai rencontrée le 16 décembre 2015. Agnès était une réfugiée et moi j'étais (et je suis toujours) une bénévole au Service d'aide aux nouveaux arrivants (SANA). Notre amitié fut scellée le jour même. Au fil du temps, j'ai découvert l'ampleur de mon attachement à cette femme.
Agnès et sa famille sont arrivées à Trois-Rivières directement du camp de réfugiés d'Osire en Namibie. Une dizaine d'années plus tôt, elle et sa famille avaient fui le «triangle de la mort», une région très violente du Congo dans la province du Katanga. 
Dans la tourmente, Agnès qui avait sa petite dans les bras a perdu de vue son mari. Elle s'est retrouvée dans un camp de réfugiés en Zambie où il y avait beaucoup de violence et où elle est demeurée environ deux ans. Elle a trouvé un emploi auprès d'un Blanc (elle m'a dit a White Man) et pour qui elle a travaillé pendant huit mois sans être payée. Un jour, elle lui a dit qu'elle voulait aller dans un autre camp pour fuir la violence. Il l'a menée à la frontière de la Namibie, lui a donné 50 rands, tout juste ce qu'il lui fallait pour prendre un autocar qu'elle a attendu pendant huit heures sur le bord de la route avec la petite dans ses bras, et qui l'a conduit au camp d'Osire.
Et c'est là qu'elle a retrouvé son mari... En fait, c'est lui le premier qui l'a reconnue. Comme quoi, même dans le désarroi, les belles histoires sont possibles! La famille est restée au camp sept autres années. Puis, le 7 décembre 2015, Agnès et sa famille apprennent que le surlendemain, ils partiront pour le Canada. Ils laissent tout derrière. Le 16 décembre, sur un appel du SANA, je me rends quérir Agnès et sa famille à l'hôtel pour les conduire à leur nouvel appartement. J'apprends qu'en plus du swahili, Agnès et sa fille parlent anglais. Je deviens donc en l'espace de quelques heures, leur bouée de sauvetage, leur ancrage dans leur nouvelle réalité. 
Ce fut le coup de foudre, entre Agnès et sa famille, et la mienne toute agrandie qu'elle fut pour inclure les bons amis. Ensemble, nous avons initié Agnès et les siens au réveillon, au sapin géant du port de Trois-Rivières, au pont Laviolette, aux routes de campagne, à la première neige puis à la première tempête, au besoin de porter des bottes... et des chaussettes dans les bottes, aux tuques et aux mitaines, au marché d'alimentation, au marché africain, à l'usage d'une lessiveuse et d'une sécheuse, d'un four micro-ondes... et d'une cuisinière. 
Nous avons fouillé nos maisons et celles de notre entourage pour dénicher divans, couvertures chaudes, bouilloire, et nous avons équipé et décoré la chambre de la petite pour la rendre digne d'une adolescente au secondaire. Nous les avons aidés à se méfier des vendeurs crapuleux et à défricher le Publi-sac! On les a amenés à manger moins de sucre pour manger plus de fruits... mais on leur a aussi montré comment faire des muffins au chocolat!
Et puis voilà, le couperet est tombé sur cette nouvelle vie à peine naissante, une dure et tragique réalité. À 54 ans, Agnès a succombé à un violent cancer, quatre mois après le diagnostic, loin des siens restés derrière et loin de sa patrie. 
Au cours des 18 derniers mois, j'ai cherché à être à la hauteur, je me suis renseignée et finalement j'ai beaucoup appris: sur la géopolitique de l'Afrique, sur la République du Congo, sur le Haut Commissariat aux Réfugiés et sur la dure réalité des camps de réfugiés, sur les politiques d'immigration du Canada et du Québec, sur le SANA et ses intervenantes qui en donnent beaucoup plus que le client en demande, sur le dévouement des enseignants qui s'occupent d'intégrer les adolescents dans le système scolaire, sur la nourriture et les habitudes de vie des Africains, sur leur culture religieuse et sur l'ampleur de leur foi.
Ma courte mais intense amitié avec Agnès fut une grande leçon d'humilité. Pour paraphraser Dany Laferrière, qu'est-ce que les réfugiés vont nous apporter si nous tentons de les forcer à faire et à penser comme nous? La réalité, c'est que le choc de culture c'est nous qui le vivons, devant ces survivants qui sont l'incarnation même de la résilience. Ce sont eux qui ont tout à nous apprendre. N'eût été de mon propre réseau de soutien, je ne serais peut-être pas passée à travers cette année qui m'a apporté beaucoup de bonheur mais aussi son lot de chagrin.
Agnès se disait chanceuse d'avoir été sélectionnée pour venir au Canada même si dans les faits, elle est venue de bien loin pour quitter si rapidement vers un autre monde, mais la grande gagnante, c'est moi. Merci Agnès.
Thérèse Boutin
Trois-Rivières