Martin Francoeur
Le Nouvelliste
Martin Francoeur

Et pourtant, ils y ont cru...

ÉDITORIAL / Ils sont environ 25 000 petits investisseurs qui ont cru au potentiel de Nemaska Lithium au point d’y investir des sommes plus ou moins importantes. 

Ils ont tout perdu et se sentent aujourd’hui abandonnés. Avec raison. Ces personnes, dont plusieurs sont originaires de la région, assisteront peut-être à la relance de la mine et de l’usine de transformation Shawinigan. Ils verront peut-être Nemaska se développer, faire des profits, devenir un fleuron. Tout cela en ayant sacrifié une partie de leurs économies ou de leur fonds de retraite. C’est parfaitement honteux.

Bien sûr, il y a des risques inhérents à toute activité d’investissement. À plus forte raison quand c’est hautement spéculatif, comme c’est souvent le cas dans les activités minières. Mais ce serait sans doute moins frustrant pour ces investisseurs d’assister à la fin pure et simple des activités de Nemaska plutôt que d’assister à une version 2.0 de l’entreprise, avec un montage financier qui les exclut d’office.

La seule consolation, s’il peut y en avoir une là-dedans, c’est que c’est peut-être une bonne nouvelle pour Shawinigan. L’usine de transformation installée sur le site de l’ancienne usine Laurentide pourra peut-être retrouver un niveau d’activité justifiant l’enthousiasme manifesté envers ce projet lors de son lancement. Ça fait beaucoup de «peut-être».

On comprend la réaction du maire de Shawinigan, Michel Angers, qui a dit avoir des sentiments partagés face à l’annonce, plus tôt cette semaine, de la nouvelle structure financière de l’entreprise. Le maire Angers s’est dit heureux de voir Nemaska pouvoir poursuivre ses activités de transformation à Shawinigan, mais s’est du même souffle dit très triste face au sort réservé aux petits investisseurs. C’est en cela que la proposition retenue laisse un goût doux-amer. Plus amer que doux, sans doute.

Au terme d’un processus amorcé à la fin du mois de janvier, c’est la proposition de la société Orion, de la firme londonienne Pallinghurst et d’Investissement Québec qui a été retenue pour la poursuite des activités.

Résultat: l’entreprise ne sera plus cotée en bourse. L’État québécois, qui injectera 300 millions $ dans cette nouvelle aventure après avoir vu Investissement Québec en perdre 71 millions $, et Pallinghurst détiendront Nemaska Lithium à parts égales et Orion demeurera le principal créancier garanti, à hauteur de 135 millions $. Le plan de relance de Nemaska est assujetti à l’approbation du tribunal.

Le ministre de l’Économie et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon, n’a pas toujours été tendre envers Nemaska Lithium et sa structure financière. Sa plus récente métaphore, avant de voir la proposition pour laquelle son gouvernement est partie prenante, était celle de la «patente à gosses». Il a aussi parlé d’un «arbre de Noël dont les lumières ont disjoncté» ou encore du moment où la «chaîne de bicycle a débarqué», en faisant référence à l’émission de nouvelles actions. Aux yeux du Regroupement des actionnaires de Nemaska, le ministre a voulu tenir un tel discours pessimiste pour décourager les investisseurs et obtenir l’entreprise à rabais. On lui a aussi reproché d’avoir précipitamment montré une préférence pour une offre d’achat impliquant la création d’une nouvelle compagnie privée, en provoquant, au passage, la perte des investissements de quelque 25 000 actionnaires.

Pourtant, le ministre Fitzgibbon a aussi plusieurs fois livré un plaidoyer en faveur du développement d’une filière du lithium au Québec, filière qui comprend évidemment Nemaska. Dans un contexte où le développement de l’électrification des transports est bien amorcé, la perspective de voir le Québec devenir un joueur important dans l’extraction de métaux et la production de composantes liées à cette nouvelle industrie était certainement attrayante. Développer une telle filière représenterait, selon le ministre, des investissements de plusieurs milliards de dollars.

Nécessairement, il faut attirer des investisseurs. Mais il y a fort à parier qu’il sera désormais beaucoup plus difficile de convaincre des investisseurs d’ici, même si on les qualifie de «petits». Chat échaudé craint l’eau froide, dit-on.

La grande question qui se pose est de savoir si le Québec, en cette matière, a les moyens de ses ambitions.

Chose certaine, il y a peut-être lieu de revoir les mécanismes qui font en sorte que des investisseurs, même conscients du risque associé à leur démarche, peuvent se retrouver ainsi exclus d’un montage financier dans un contexte de reprise des activités. C’est le même modèle d’immoralité qui frappe, par exemple, des retraités qui voient leur fonds de pension non protégé dans un contexte de faillite.

Tout cela est bien légal, mais fortement discutable sur le plan moral.