Le gouvernement fédéral a tenu, les 22 et 23 juin derniers, un sommet sur une politique alimentaire canadienne. Cette initiative vient en quelque sorte lancer le processus visant à doter le pays d'une réelle stratégie en cette matière et du même coup de combler une lacune importante.

Entre rigueur et liberté

L'auteur, Sylvain Charlebois, est doyen de la Faculté en Management et professeur en Distribution et politiques agroalimentaires à l'Université Dalhousie.
Maintenant que le Canada et le Québec développent leur stratégie agroalimentaire, plusieurs se demandent si deux stratégies peuvent coexister. En effet, d'autres provinces comme la Colombie-Britannique et la Saskatchewan considèrent faire la même chose. Avant ce jour, le Canada ne s'était jamais doté d'une stratégie, alors il était temps. Mais pour que la stratégie soit à la mesure de ses ambitions, le processus doit être inclusif, et surtout, bien calculé. 
Pendant des années, Ottawa demeurait muet tout en observant une panoplie d'organismes développer des politiques et stratégies pour le pays. Depuis cinq ans, le Conference Board du Canada, la Fédération canadienne de l'agriculture, l'Institut canadien des politiques agroalimentaires, le Réseau pour une alimentation durable, et d'autres ont tous publié une politique pour le Canada. Bien que toujours invité à la table, Ottawa se prononçait rarement sur les enjeux importants. Mais tout cela est sur le point de changer, peut-être.
Un amalgame de stratégies peut coexister dans la mesure où l'on reconnaît que la teneur de certains enjeux peut être traitée de façon cohérente par plusieurs paliers. Commerce international, traçabilité des aliments, salubrité, étiquetage des produits et réglementation d'ingrédients représentent certains défis qui nécessitent bien sûr une vision fédérale. Certaines villes comme Montréal, Vancouver et Toronto, tout comme certaines régions ont déjà, ou s'apprêtent à développer une stratégie pour leur propre territoire, et pourquoi pas? Par contre, Ottawa aura la lourde tâche d'harmoniser les initiatives souhaitées par l'ensemble des factions. Pas facile. Santé des consommateurs, sécurité alimentaire partout au pays, incluant le Nord canadien, exportations, productions animales dans un contexte de marché en pleine mutation. 
Malgré les bonnes volontés, le processus à Ottawa démarre vraiment mal. Après avoir reçu sa lettre du mandat du premier ministre en octobre 2015 après la victoire libérale, le ministre MacAulay se devait d'offrir une politique agroalimentaire au Canada. Avant l'annonce qui conviait des centaines d'intervenants à Ottawa pour un sommet sur une politique alimentaire canadienne - qui s'est tenu les 22 et 23 juin derniers -, il n'y avait pas eu grand-chose. L'annonce soudaine d'Ottawa en a surpris plus d'un. Le processus n'était pas clair, et le secteur agroalimentaire invité à Ottawa à la fin de juin, durant une période très occupée, ne charmait personne. Pas très logique cette histoire. 
Pendant ce temps, à Québec, le ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec (MAPAQ) travaille sur sa politique depuis un certain temps. Un sommet se tiendra en novembre prochain, et celui-ci sera précédé par trois ateliers de travail. Le premier s'axera sur le consommateur, le deuxième, sur la transformation et l'industrie de la restauration et finalement le troisième se consacrera à l'agriculture. Un quatrième atelier aurait permis de singulièrement analyser la restauration, mais ce processus semble beaucoup mieux structuré et rythmé avec les intervenants du milieu. Ottawa devrait prendre des notes...
Cependant, le principal problème au Québec alimentaire demeure celui de l'expression libre. Bien que le MAPAQ ait un processus ouvert, il existe de nombreux messages remaniés à l'arrière-scène pour satisfaire les plus influents. Et de façon subtile, certains groupes comme l'Union paysanne se voient carrément écartés. Plus insultant encore, le MAPAQ semble le seul ministère qui demande à certains conférenciers de soumettre à l'avance le contenu de leur présentation dans le but de suggérer certains changements, question d'éviter des débats difficiles. Du jamais vu. 
Au Québec, la liberté d'expression dans le domaine agroalimentaire reste illusoire. Peu possèdent une liberté intellectuelle capable d'influer les politiques de la Belle Province. La situation est tellement grave que la plupart des parties prenantes au Québec ne s'en rendent même plus compte.
Il s'agit de travailler à travers le Canada pour s'apercevoir qu'au Québec agroalimentaire, la pensée converge de manière atrocement homogène. Chercheurs, conseillers, professionnels, plusieurs se sentent obligés d'adhérer à une pensée commune afin de gagner leur vie. Il y a malheureusement une monarchie au sein du Québec agroalimentaire pour qui tout est permis, ou presque. Ces quelques figures du pouvoir se plaisent de temps à autre à libeller leurs opposants comme de malhonnêtes intellectuels, voulant ainsi contrôler le message. Bref, le pouvoir se centralise autour d'un ou deux groupes d'intérêt. Institutionnalisé et appuyé par certains programmes fiscaux avantageux pour eux, mais pas pour l'ensemble des Québécois, ce pouvoir nuit à l'élaboration d'une stratégie agroalimentaire représentative des intérêts du collectif québécois. 
En somme, si Ottawa peut suivre un processus semblable au MAPAQ, sans que l'élaboration se contamine par une poignée de «despotes», le gouvernement fédéral a le potentiel de bien faire.