Vingt-cinq hommes blancs...

ÉDITORIAL / Ce qui vient de se passer en Alabama est un spectaculaire bond en arrière pour les droits des femmes. Et le processus qui a débouché sur l’adoption de la loi la plus répressive des États-Unis concernant l’avortement a quelque chose de hautement surréaliste. L’offensive de la droite religieuse contre l’interruption volontaire de grossesse, déjà bien amorcée, risque fort de meubler l’actualité et les campagnes électorales à venir chez nos voisins du sud.

Mardi, le Sénat de l’État de l’Alabama a adopté le projet de loi le plus restrictif des États-Unis sur l’avortement. La Chambre des représentants de ce même État avait déjà adopté le projet de loi en question le 30 avril dernier. Il ne reste plus qu’à obtenir la sanction de la lieutenante-gouverneure de l’État pour que la loi entre en vigueur. Ce ne devrait être qu’une formalité.

Pourquoi? Parce qu’elle est républi- caine. La Chambre des représentants de l’Alabama est majoritairement républicaine. Le Sénat aussi.

Le surréalisme du plus récent épisode vient d’ailleurs du fait que le vote au sénat, mardi, s’est conclu par un résultat de 25 voix en faveur et de six voix contre. Les vingt-cinq membres du Sénat qui ont voté pour le projet de loi sont tous des hommes blancs. Le caucus républicain du Sénat de l’Alabama est d’ailleurs exclusivement masculin.

Les réseaux sociaux se sont enflammés dès le résultat du vote. Plusieurs personnalités – artistes, politiciens, gens d’affaires – ont relevé le fait que la décision a été prise uniquement par des hommes. D’autres ont fait remarquer qu’en vertu de cette nouvelle loi, un homme coupable de viol écopera d’une sentence plus courte qu’un médecin qui aurait pratiqué un avortement sur une victime de viol.

En effet, en vertu de la nouvelle loi de l’Alabama, les médecins pratiquant l’avortement seront passibles de peines de prison variant de 10 à 99 ans. Aucune exception n’est prévue pour les cas de viol ou d’inceste. Les démocrates avaient d’ailleurs tenté, en vain, de faire adopter un amendement en ce sens.

L’Alabama n’est pas le premier État où des mesures restrictives sont adoptées concernant l’avortement. Pas moins de 300 nouvelles règles ont été introduites dans une trentaine d’États depuis le début de l’année afin de limiter l’accès à l’avortement.

L’objectif, derrière tous ces coups savamment orchestrés contre le droit des femmes à l’avortement, est de forcer la contestation judiciaire de telles lois pour que la question soit de nouveau portée à l’attention de la Cour suprême, maintenant majoritairement républicaine. On veut en quelque sorte renverser la décision de 1973 Roe v. Wade, qui reconnaissait le droit des femmes à avorter tant que le fœtus n’est pas viable. Et maintenant que la Cour suprême penche du côté conservateur, il est plus facile pour les législateurs de jouer franc jeu et de dire clairement qu’ils veulent renverser l’arrêt Roe. Le mouvement anti-avortement, décomplexé et gonflé à bloc, n’a pas fini de multiplier les coups d’éclat.

Enfin, cette série d’attaques marque l’impossibilité de dissocier la religion de la politique aux États-Unis. En Alabama, le sénateur porteur du dossier, Clyde Chambliss, apostrophé par une collègue démocrate qui lui reprochait de ne pas savoir ce que c’était que d’être enceinte, a répondu ceci: «Madame la sénatrice, je ne sais pas si je suis assez intelligent pour être enceinte alors j’apprécie la sagesse de notre Père qui est aux cieux.»

Ce même sénateur Chambliss avait provoqué une certaine confusion en affirmant qu’en vertu de la nouvelle loi, une femme pourrait toujours mettre fin à une grossesse, à condition qu’elle ne sache pas qu’elle était enceinte. On nage en plein délire, ici.

L’enjeu du droit à l’avortement prendra de plus en plus de place dans l’espace public au cours des prochains mois. L’Association de défense des droits civiques a annoncé son intention d’aller en justice pour empêcher l’application de ce texte. Des candidats vont se positionner d’un côté ou de l’autre. Cela donne l’impression que les États-Unis reculent de cinquante ans en arrière.