Martin Francoeur
Le Nouvelliste
Martin Francoeur
Chrystia Freeland, ministre fédérale des Finances à son arrivée.
Chrystia Freeland, ministre fédérale des Finances à son arrivée.

Vertigineux mais pas alarmant

ÉDITORIAL / Ceux qui attendaient un plan de relance pour sortir le Canada de la crise économique liée à la pandémie de COVID-19 devront prendre leur mal en patience. 

L’énoncé économique de la ministre fédérale des Finances, Chrystia Freeland, est plutôt venu brosser un portrait de la situation financière du pays tout en mettant la table pour ce qui suivra, vraisemblablement au printemps prochain, lors de la présentation d’un budget en bonne et due forme.


« À première vue, les chiffres donnent froid dans le dos, même si la météo nous avait annoncé ces frissons garantis. Le déficit fédéral atteindra 382 milliards $, ce qui portera la dette à 1107 milliards $. Mais même en ajoutant le déficit anticipé, la dette représentera environ 50 % du produit intérieur brut, ce qui maintient le Canada dans le peloton des premiers de classe, tant parmi les pays de l’OCDE qu’au sein du G7 ou du G20. »
Martin Francoeur

À première vue, les chiffres donnent froid dans le dos, même si la météo nous avait annoncé ces frissons garantis. Le déficit fédéral atteindra 382 milliards $, ce qui portera la dette à 1107 milliards $. Mais même en ajoutant le déficit anticipé, la dette représentera environ 50 % du produit intérieur brut, ce qui maintient le Canada dans le peloton des premiers de classe, tant parmi les pays de l’OCDE qu’au sein du G7 ou du G20.

Le Canada, faut-il le rappeler, en a fait plus que la plupart des pays pour aider ses citoyens à passer à travers la crise. Le gouvernement de Justin Trudeau a fait le choix de déployer des mesures directes d’aide aux particuliers et aux entreprises, ce qui rendait l’endettement inévitable. Plusieurs spécialistes s’entendent pour dire que la situation économique du Canada le permettait. Au fond, le pari que le gouvernement a fait est celui d’investir massivement pour éviter un effondrement de l’économie, ce qui, à plus long terme, aurait été beaucoup plus coûteux.

Les conséquences de ces injections massives d’argent neuf sont considérables sur le déficit mais pour la première fois depuis l’arrivée au pouvoir des libéraux de Justin Trudeau, on a eu droit à une prévision sur cinq ans de l’état du déficit annuel. Si tout va comme prévu, le déficit en 2025-2026 sera de 25 milliards $, ce qui le placerait à un niveau inférieur à ce qu’il était avant la crise liée à la pandémie. L’avantage, si on peut en voir un, vient du fait qu’il ne s’agit pas d’un déficit structurel mais plutôt d’un déficit temporaire. Il faut bien voir des avantages là où on peut.

Le problème risque de venir de cinq petits mots utilisés dans le paragraphe précédent: si tout va comme prévu. Parce que dans un contexte de pandémie, il est certainement bien hasardeux de prédire avec exactitude ce à quoi ressemblera l’économie dans un, deux ou cinq ans.

L’autre problème qui risque de se produire, c’est lorsqu’on ajoutera au déficit de l’an prochain les milliards de dollars que le fédéral entend consacrer à la relance économique. On parle déjà de sommes pouvant varier de 70 à 100 milliards $ pour un plan qui se déploiera sur trois ans. Dans pareil cas, le ratio du déficit par rapport au PIB sera plus élevé et donc plus préoccupant. Les grandes agences de notation finiront peut-être par s’en inquiéter.

Curieusement, la ministre des Finances a profité de son énoncé économique pour annoncer quelques mesures qui lui donnent des airs de mini-budget. En plus de l’aide liée à la pandémie, comme un soutien aux familles et un autre aux entreprises, le gouvernement libéral a jugé pertinent de déployer dès maintenant certaines actions sur le front de la rénovation verte ou sur celui du développement du transport électrique. On parle aussi d’un investissement de 274 millions $ dans la formation pour les personnes les plus touchées par la pandémie.

Mais les véritables mesures de relance économique viendront lors du budget. Et il sera alors intéressant de voir s’il s’agit d’un budget sérieux pour la reprise ou s’il s’agira, somme toute, d’une plateforme électorale pour un Parti libéral particulièrement dépensier.

D’ailleurs, il est intéressant de constater que l’opposition n’a pas attaqué directement les mesures déployées par le gouvernement Trudeau. Le chef conservateur, Erin O’Toole, a par exemple donné la réplique à la ministre des Finances en parlant de l’approvisionnement en vaccins et en tests de dépistage accélérés. Les partis d’opposition savent que les Canadiens sont préoccupés par leur situation financière, leur emploi, la santé financière de leur employeur. Règle générale, le train de mesures lancées depuis le mois de mars reçoit un appui favorable au sein de la population.

Il reste des tests à venir pour le gouvernement de Justin Trudeau. Le premier viendra au printemps, avec le plan de relance. Ce sera une occasion de jauger l’appui des Canadiens sur les moyens pris pour se sortir de la crise.

Un autre test sera de voir de quelle façon on procédera progressivement à la fermeture des robinets qui ont permis d’injecter des milliards de dollars dans les poches des contribuables et dans celles des entreprises. De telles mesures devront avoir une date de péremption et pour cela, il faudra que l’arrivée d’un ou de plusieurs vaccins vienne redonner de la confiance aux Canadiens.

Enfin, un autre test majeur est attendu et c’est celui de la réaction des provinces aux mesures déployées par le fédéral. Rien, dans l’énoncé de Mme Freeland lundi, ne concernait quelque forme de transfert aux provinces, comme le réclament les premiers ministres à cor et à cri depuis plusieurs mois. Particulièrement en matière de santé.

Ça fait beaucoup de tests. Et à tout moment, ou presque, l’opposition peut décider de faire tomber le gouvernement et de renvoyer tout le monde en élection. Ça, c’est un pari risqué. Mais tout comme la situation épidémiologique, l’humeur des politiciens et celle des électeurs peuvent changer très rapidement.