Vers une escalade dangereuse?

ÉDITORIAL / Ceux qui souhaitaient la paix pour la nouvelle année devront peut-être remettre leurs souhaits à l’an prochain. Ce qui se passe ces jours-ci entre les États-Unis et l’Iran n’a rien de rassurant, surtout après avoir entendu les propos du président Donald Trump et ceux du secrétaire d’État Mike Pompeo, mardi. L’escalade que l’ont craint depuis l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani par les États-Unis semble malheureusement probable.

En ciblant le général Soleimani, les États-Unis voulaient vraisemblablement freiner les ardeurs militaires de l’Iran au Moyen-Orient. Voilà qu’ils ont plutôt déclenché ce qui pourrait devenir un important conflit militaire entre les deux pays et dans lequel se retrouveront aussi les alliés de cette région.

Peut-être, aussi, qu’il y a un peu de poudre aux yeux dans cette opération. Une opération militaire, en pleine année d’élection, peut avantager un président sollicitant un deuxième mandat. Certains électeurs, croit-on, pourraient opter pour la continuité ou la stabilité plutôt que de provoquer un changement à la tête du pays. C’est peut-être le pari que Donald Trump et ses proches conseillers – il en reste sûrement quelques-uns – ont choisi de faire.

L’assassinat du général Soleimani a provoqué la colère du peuple iranien et a aussitôt entraîné des promesses de représailles de la part du conseiller militaire de l’ayatollah Ali Khamenei. L’Iran, qui a annoncé la reprise de son programme nucléaire, visera des cibles militaires américaines. Il n’en fallait pas plus pour que le président Trump réplique à son tour, en menaçant d’attaquer une cinquantaine de sites iraniens. La liste pourrait inclure des sites culturels et patrimoniaux, même si les déclarations de mardi voulaient se faire plus rassurantes à ce propos.

On craint l’escalade entre les deux pays, mais il ne faut pas oublier que ceux-ci sont déjà engagés dans une guerre des nerfs qui semble perpétuelle. L’annonce du retrait des États-Unis de l’accord sur le nucléaire, en 2018, en était une manifestation évidente.

Avec cette récente frappe – menée en Irak, doit-on le rappeler –, les États-Unis provoquent une colère dont les manifestations dépassent le territoire iranien. Quel sort attend les quelque 5200 soldats américains déployés en Irak? Qu’adviendra-t-il des militaires provenant d’autres pays, dont le Canada, qui sont aussi déployés dans cette zone? Que signifie l’attaque contre une base américaine survenue mardi soir? On n’est qu’au début de ce qui pourrait être une cascade de répercussions et celles-ci pourraient ne pas être que militaires: les marchés boursiers risquent aussi de plonger dans une certaine instabilité.

Il semble bien que tous ces enjeux soient présentement dans les mains d’un seul homme qui annonce ses décisions via Twitter. Pas étonnant que les élus démocrates du Congrès, qui jugent «provocatrice et démesurée» la frappe survenue vendredi dernier, veuillent déposer une résolution visant à limiter les pouvoirs militaires de Donald Trump. Celui-ci n’avait pas jugé bon d’aviser le Congrès sur ses intentions.

Il a fallu l’intervention de Mike Pompeo, mardi, pour défendre la légalité de la frappe américaine et de toute future action militaire contre l’Iran. Selon le secrétaire d’État, le président avait les bases légales appropriées pour donner l’ordre de tuer le haut responsable des Gardiens de la Révolution.

Chose certaine, le conflit qui semble se dessiner sera aussi marqué par une guerre de mots et une guerre d’image: propagande, interprétations et démentis de toutes sortes seront au rendez-vous. C’est déjà bien entamé.

Dans son livre The Art of the Deal, Donald Trump écrivait que ce qui était le plus excitant, pour lui, ce n’était pas tant l’argent mais plutôt le jeu. Ça peut être intéressant sur le plan des affaires et même sur celui de la politique. Mais jouer avec des drones, des avions de guerre et des missiles, avec comme enjeu la stabilité d’une zone sensible de la planète, c’est une autre histoire.