Martin Francoeur

Une réflexion qui s’impose

ÉDITORIAL / Le conseiller municipal trifluvien Pierre-Luc Fortin a raison quand il dit qu’une réflexion profonde s’impose sur le fait de donner le nom d’une personne à un équipement sportif qui a un haut potentiel de commandites.

 Il est par contre dommage qu’il enchaîne en disant, dans le cas du stade Fernand-Bédard, que si c’était à refaire, ce serait fait différemment.

Le principe derrière l’attribution d’un nom à un lieu, quel qu’il soit, est de sceller un hommage dans le temps. À moins que la personne honorée tombe en disgrâce, c’est un choix qui devrait, en principe, être irréversible. On imagine mal, par exemple, le nom de la salle J.-Antonio-Thompson être mis de côté parce qu’un généreux commanditaire se pointerait et exigerait de voir le nom de son entreprise donné à la salle de spectacles. Même chose pour l’aréna Maurice-Richard à Montréal et pour tant d’autres lieux de diffusion ou de plateaux sportifs.

Dans le cas du stade du terrain de l’Exposition, la Ville de Trois-Rivières a fait le choix, en 2002, de lui attribuer le nom d’un pilier du baseball trifluvien, Fernand Bédard. En même temps, on attribuait le nom de Gilles Beaudoin au foyer de la salle J.-Antonio-Thompson. Le comité de toponymie de l’époque était parfaitement conscient de la réticence de la Commission de toponymie du Québec à reconnaître des toponymes de personnes vivantes, mais on a tout de même voulu aller de l’avant en reconnaissant publiquement la contribution exceptionnelle de ces deux hommes dans la vie politique, culturelle et sportive de la ville.

Les choses ont évolué depuis. Beaucoup de villes ou d’organisations sont prêtes à donner beaucoup de visibilité à des commanditaires dont la contribution aide à réduire la part qu’elles doivent payer pour l’entretien et l’exploitation de ces lieux. Le summum de la visibilité, c’est le nom de l’immeuble ou du lieu lui-même. Personne ne s’en insurge quand le lieu en question n’est pas déjà baptisé en l’honneur de quelqu’un. À Québec, le stade municipal est devenu le Stade Canac sans grands remous.

Mais devoir tricoter entre la commandite et l’hommage est un exercice périlleux.

La Ville de Trois-Rivières et l’organisation des Aigles le savent mieux que quiconque. Chaque fois que la question du commanditaire principal – et donc la question de l’attribution du nom de l’entreprise au stade – rebondit dans l’actualité, cela soulève toujours un tollé. Tout le monde est conscient de l’importance de la contribution de Quillorama à l’organisation des Aigles, mais tout le monde est aussi conscient de la valeur de l’hommage qu’on a voulu rendre à Fernand Bédard.

C’est un dilemme cornélien. Entre la passion de l’hommage bien senti et la raison de la réalité financière, le choix n’est jamais facile. Le conseiller Fortin, qui préside le comité de toponymie de la Ville, le résume bien: «si on rend hommage à quelqu’un en lui donnant le nom du stade, mais qu’il n’y a pas d’équipe qui y vit, sommes-nous plus avancés?».

Sauf que dans les faits, ce choix ne devrait plus se poser une fois qu’une ville ou une organisation a fait son nid. C’est essentiellement une question de respect pour la personne honorée.

La fille de Fernand Bédard, Carole Bédard, l’a d’ailleurs rappelé aux autorités municipales dans une lettre ouverte que nous avons publiée samedi dernier. «Il n’y aura jamais assez d’argent d’un commanditaire pour égaler ce que mon père a fait pour le sport et le stade à Trois-Rivières», fait-elle remarquer. Et elle a parfaitement raison. On ne peut pas se mettre à jouer avec les hommages comme on déboulonne des statues.

Pierre-Luc Fortin mentionnait que si c’était à refaire, la Ville ferait les choses différemment. Ces propos sont intéressants à deux niveaux. On peut d’abord déplorer qu’il s’agisse, en quelque sorte, d’une façon de minimiser l’hommage rendu à Fernand Bédard ou de signifier que l’argent peut être un facteur influençant la désignation de lieux ou d’immeubles. Mais on peut se réjouir du fait qu’il y a dans cette phrase un emploi du conditionnel. «Si c’était à refaire...» Eh bien justement, ce n’est pas à refaire. Le nom est attribué. Les cérémonies émouvantes ont eu lieu en mai 2002. Et force est de constater que Fernand Bédard n’est pas tombé en disgrâce depuis.

Difficile de savoir par quelle opération mystérieuse des fonctionnaires et des élus ont pu acquiescer à la demande d’une équipe de baseball pour que l’entente les liant contienne une clause permettant l’attribution, à un commanditaire important, du nom d’un équipement municipal déjà désigné.

Oui, une révision des façons de faire s’impose. Mais cette révision ne devrait pas permettre de revenir sur un hommage déjà rendu. C’est une question de principe, de valeurs et de respect.