Martin Francoeur

Une enquête qui s’impose

ÉDITORIAL / Le timing n’est peut-être pas approprié, mais la demande, elle, est d’une indiscutable pertinence. Compte tenu des distorsions entre les informations officielles et la situation sur le terrain, des effets de la mobilité du personnel sur la transmission du virus ou des retards dans l’application de mesures, une enquête indépendante sur la gestion du CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec durant la crise actuelle s’impose.

Ce sont les syndicats du secteur de la santé de la région qui ont initié la démarche. À eux seuls, le Syndicat du personnel de bureau, des techniciens et professionnels de l’administration et le Syndicat du personnel paratechnique, des services auxiliaires et de métiers du CIUSSS MCQ, tous deux affiliés à la CSN, représentent environ 8000 employés du CIUSSS.

Même si les dirigeants syndicaux prennent soin de mentionner qu’il s’agit avant tout d’une requête citoyenne que syndicale, les employés qu’ils représentent sont les mieux placés pour voir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas sur le terrain. Et dans la région, les exemples d’absurdités et de dysfonctionnements sont malheureusement nombreux.

Au premier chef, l’hécatombe au CHSLD Laflèche de Shawinigan et la multiplication des cas au CHSLD Mgr Paquin de Saint-Tite soulèvent des questions préoccupantes. Ces deux établissements font gonfler le taux de mortalité relié à la propagation de la COVID-19 dans la région. Et dans les deux cas, la mobilité du personnel semble être un facteur déterminant dans la transmission de la maladie.

Les syndicats rappellent que malgré les affirmations des autorités du CIUSSS selon lesquelles les déplacements ont été interrompus, la mobilité du personnel semble toujours tolérée et organisée par le CIUSSS. Au cours des dernières semaines, des exemples de mobilité potentiellement «dommageable» ont aussi été rapportés à Trois-Rivières.

Les initiateurs de la pétition demandant une enquête indépendante rappellent que c’est près de 150 employés du réseau de la santé dans la région qui ont reçu un diagnostic positif à la COVID-19 et que des personnes salariées non testées mais ayant été en contact avec des personnes infectées ont été rappelées au travail avant la fin de leur période d’isolement de quatorze jours. Il y a, manifestement, un problème de gestion des ressources humaines.

Il faut ajouter à cela les récriminations des employés sur le terrain qui, craignant les représailles, ont fait des sorties médiatiques sous le couvert de l’anonymat pour dénoncer la gestion de la crise dans les murs de certains établissements. Il faut aussi tenir compte de la distorsion entre ce que ces employés racontent et ce qui est transmis par les voies officielles. Le lien constant entre la députée Marie-Louise Tardif et le personnel du CHSLD Laflèche et la communication de ses inquiétudes au premier ministre sont d’ailleurs assez révélateurs de cet état de fait.

Lourdeur administrative, lacunes dans la gestion des équipements de protection, personnel à bout de souffle... La liste des situations qui méritent un éclairage s’allonge. Cela justifie pleinement la tenue d’une enquête, après que la situation se sera stabilisée.

La présente crise révèle des failles importantes dans le modèle actuel d’organisation des soins et des services. Et la région n’est pas la seule à voir émerger cette préoccupation. Une demande d’enquête en tous points semblable vient d’être formulée par le syndicat qui représente les travailleurs du gouvernement en Nouvelle-Écosse, pour les nombreux décès survenus au foyer de soins Northwood, à Halifax.

Des leçons doivent être tirées de ces situations de crise. Il faut expliquer ces éclosions dévastatrices, évaluer la gestion du personnel, la performance des mesures de protection et de confinement, chercher des moyens d’améliorer le processus de communication entre le personnel et les autorités. Ça fait beaucoup de pain sur la planche. Et il ne faut surtout pas que ce soit le CIUSSS lui-même qui fasse cette enquête.

Il faut prendre les moyens pour s’assurer que ce qui s’est passé ici ne se reproduise plus jamais.