Martin Francoeur
Le Nouvelliste
Martin Francoeur
L'école Antoine-Hallé
L'école Antoine-Hallé

Un ridicule changement de nom

ÉDITORIAL / Mais quelle est donc cette tendance de vouloir effacer de notre mémoire collective le souvenir de personnalités qui ont marqué leur époque ou le milieu dans lequel elles ont œuvré? 

Le changement de nom de l’école primaire Antoine-Hallé, dans le secteur de Grand-Mère, est une triste manifestation de cette inconscience historique.

Petit rappel des faits. Il y a quelques mois, des membres du personnel de l’école Antoine-Hallé ont eu envie de changer le nom de leur école. Ils ont fait part de leur souhait aux membres du conseil d’établissement et ces derniers ont invité les mêmes membres du personnel à proposer un nouveau nom et une justification de leur proposition. Sans plus. C’est ainsi, dit-on, que le nom de l’école des Phénix a été retenu. Il est en vigueur depuis le 1er juillet dernier.

Mais qui sont donc ces membres du personnel qui ont eu cette bulle au cerveau? Et qui sont ces membres du conseil d’établissement qui ont laissé passer une telle absurdité? Et qui sont les membres du conseil d’administration du Centre de services scolaire de l’Énergie qui ont donné leur passive bénédiction à cette décision?


« L’ancien député de Laviolette, Jean-Pierre Jolivet, a bien raison de dénoncer ce changement de nom aussi ridicule que superflu. D’autres voix, comme celle de la société d’histoire Appartenance Mauricie et celle de la Société d’histoire et de généalogie de Shawinigan, se sont jointes à la sienne pour réclamer que le conseil d’établissement fasse marche arrière. »
Martin Francoeur

Qu’on s’entende: un conseil d’établissement peut, de plein droit, changer le nom d’une école. Mais encore faut-il que les motifs soient valables.

Ici, on a plutôt tricoté une justification basée sur la légende de l’oiseau qui renaît de ses cendres, symbole de la renaissance et de l’évolution. «Cette image représente bien nos petits humains qui arrivent à notre école avec leur expérience de vie. Dans ce lieu d’apprentissage, il est permis de faire des erreurs et de grandir, d’éprouver des difficultés et d’apprendre à les surmonter pour aller de l’avant. Lorsque les autres croient au pouvoir qui est en nous, une force insoupçonnée prend naissance.»

C’est un peu tiré par les cheveux. Mais c’est le choix qui a été fait.

Un tel choix ne poserait sans doute pas de problème si le nouveau nom n’avait pas pour effet de débaptiser une école qu’on a voulu nommer en hommage à un éducateur qui a laissé sa marque dans l’histoire de Grand-Mère. Antoine Hallé a fondé l’école des arts et des métiers et y a enseigné pendant un demi-siècle, de 1919 à 1969. Il a largement contribué à la formation de nombreux travailleurs qui ont œuvré dans les grandes usines de Shawinigan, de Grand-Mère, mais aussi d’ailleurs au Québec.

Ce n’est certainement pas pour rien que l’ancienne Commission scolaire de Grand-Mère a voulu lui rendre hommage, en 1991, en attribuant son nom à l’école de la 8e Rue qui allait maintenant accueillir des élèves du primaire.

Or, voilà que d’un seul coup, on vient non seulement détruire l’initiative des administrateurs scolaires de l’époque, mais on fait du même coup un spectaculaire pied de nez à l’histoire locale et une honteuse insulte à la famille et aux collaborateurs de cet éducateur. Tout cela sans consulter la communauté.

La direction du Centre de services scolaire (je sais il n’y a pas de «s» à scolaire et ça aussi c’est ridicule si vous voulez mon humble avis là-dessus aussi) de l’Énergie s’en remet bêtement au processus «légal» qui encadre le changement de nom. Tout, dit-on, a été fait dans les règles.

Dans les règles administratives, peut-être. Mais certainement pas dans les règles du respect, de l’intégrité historique. Pire, on plaide qu’une grande proportion d’écoles ont déjà changé de nom sans que ça crée quelque controverse que ce soit. En tout respect pour les partisans de cette défense ridicule, les noms abandonnés sont surtout des noms ayant une référence religieuse. Débaptiser une école Saint-Pierre, Saint-Jean, Saint-Jacques ou Coeur-Immaculé-de-Marie ou Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours, ça ne dérangera certainement pas grand monde. Et ce serait certainement hasardeux de plaider l’importance historique de Saint-Thomas-Didyme ou Sainte-Bernadette-Soubirous dans l’histoire d’une communauté.

Il y a eu, au cours des dernières décennies, une vague de changements de noms d’établissements dans le milieu scolaire. On a vu apparaître des écoles «des Bâtisseurs», «des Découvreurs», «de la Source» ou «de la Passerelle». C’est parfaitement correct. Surtout lorsque le nom remplace celui d’un saint qui n’a rien à voir ou qu’il se veut un nom marquant le regroupement de deux ou plusieurs écoles.

Mais mettre ainsi aux oubliettes le nom d’Antoine Hallé est une affaire complètement différente. Dans le lot de banalités exprimées mardi par les dirigeants du CSSS de l’Énergie, on a indiqué que la volonté de changer de nom était une démarche valorisée parce qu’elle émanait de personnes qui sont «plus près des élèves». Ces personnes qui sont plus près des élèves n’ont-elles jamais eu le souci d’expliquer à ces enfants qui est ce monsieur Antoine Hallé qui a donné son nom à leur école? Le savent-elles seulement?

C’est probablement plus plate de parler d’Antoine Hallé que de raconter l’histoire fantaisiste du Phénix.

Qui plus est, ce nom est tout sauf original. Il y a au moins trois autres établissements qui portent ce nom au Québec: une école primaire à Granby, une école alternative à Laval et un centre de formation aux adultes à Québec. Et des équipes sportives scolaires qui portent le nom de Phénix, on les compte par dizaines.

L’école et le centre de services scolaire ont tout faux dans ce dossier. On n’a même pas jugé bon sonder les parents, tâter le pouls de la communauté.

Le comble de l’absurdité, c’est que la direction du CSS de l’Énergie a déploré la tenue d’une conférence de presse avec ces quatre ou cinq intervenants devant l’école, sous prétexte que les élèves auraient pu être perturbés. Mais où diable s’en va-t-on?!

Débaptiser des immeubles, des parcs, des arénas, des écoles ou des rues qui honorent la mémoire de quelqu’un est un geste méprisant. Les gens de l’école des Phénix ne sont pas les premiers à avoir cette mauvaise idée. Le stade Fernand-Bédard subit un sort semblable à chaque renouvellement de commandite. L’avenue des Draveurs avait failli s’appeler avenue Henri-Audet parce qu’on voulait donner encore plus de visibilité à Cogeco.

Il y a une vilaine tendance qui fait en sorte que les hommages rendus à une certaine époque semblent devenir amovibles, sujets aux humeurs des bien-pensants du moment. C’est d’une tristesse.

Honteux serait peut-être le qualificatif le plus approprié.