Martin Francoeur
Le Nouvelliste
Martin Francoeur

Un dilemme de 10 millions $ par année

ÉDITORIAL / Facile d’appuyer un projet de gazoduc quand le promoteur fait miroiter des redevances totalisant près de 10 millions de dollars par année à une ville dont le budget annuel est de 30 millions $.

C’est exactement la tentation à laquelle la Ville de La Tuque est disposée à céder dans le cadre du projet de construction d’un gazoduc souterrain pour desservir le complexe de liquéfaction de gaz naturel à Saguenay.

Difficile de blâmer le conseil municipal latuquois si on considère uniquement l’opportunité d’affaires derrière le projet. Qui serait assez fou pour dire non à une somme pareille simplement parce que 165 kilomètres de conduite souterraine pour le gaz naturel seraient déployés sur le territoire de La Tuque? Mais quand on considère les aspects environnementaux liés au double projet de gazoduc et d’usine de liquéfaction, appuyer publiquement cette initiative n’est certainement pas la meilleure décision. Surtout pour une ville qui s’autoproclame «ville verte».

C’est tout un dilemme qui s’est présenté aux élus latuquois. Lundi, le maire Pierre-David Tremblay et ses collaborateurs municipaux ont été entendus par le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) dans le cadre de l’étude du projet de construction d’un complexe de liquéfaction de gaz naturel à Saguenay. Dans le cas de La Tuque, c’est bien davantage le projet d’aménagement d’un gazoduc de 750 kilomètres entre le nord-est de l’Ontario jusqu’à l’usine de liquéfaction qui suscite un intérêt manifeste.

Avec raison, puisque cette conduite traverserait le territoire latuquois sur 165,7 kilomètres. On se doute bien que le passage d’une telle infrastructure doit venir avec des compensations. Pour La Tuque, c’est 8,5 millions $ annuellement, pendant 25 ans. À cela s’ajoute une somme de 654 000 $ pour soutenir le milieu communautaire et une autre de 580 000 $ pour le milieu de l’éducation. Décidément, GNL Québec et Gazoduq, qui pilotent le projet, sont résolument optimistes dans l’évaluation de leurs revenus pour pouvoir offrir autant de carottes aux communautés situées le long du trajet projeté.

«Jamais au cours de l’histoire latuquoise une entreprise n’a démontré autant d’intérêt à soutenir financièrement notre communauté en guise de compensation pour sa présence sur notre territoire», mentionnait lundi le maire Tremblay lors de son passage virtuel devant le BAPE. Il n’y a rien d’étonnant là-dedans. Les promoteurs du projet ont besoin d’appuis dans les communautés pour esquisser ne serait-ce qu’un début d’acceptabilité sociale pour aménager une telle infrastructure gazière.

Ces jours-ci, des organisations, des villes et de simples citoyens se succèdent devant le BAPE en lien avec le projet Énergie Saguenay, développé depuis 2014 par l’initiateur GNL Québec. Ce projet, doit-on le rappeler, a pour objectif d’exporter 11 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié (GNL) par an «de manière économique et sécuritaire» sur les marchés mondiaux, à partir de sources d’approvisionnement de l’Ouest canadien. Mais en plus du débat qui anime les Saguenéens quant à la pertinence de ce projet, un vent de contestation s’est installé dans plusieurs autres régions du Québec concernant le terminal gazier et le gazoduc qui doit le desservir. Si bien qu’au nombre des personnes et organismes entendus par le BAPE, les interventions favorables comme celle de La Tuque sont minoritaires.

Les organismes environnementaux ne lâchent pas le morceau pour réclamer l’abandon de ce projet. Il est vrai que celui-ci aurait un impact sur des lacs, des cours d’eau et sur la biodiversité dans plusieurs régions situées le long du trajet projeté, notamment en Haute-Mauricie. Le tracé préliminaire prévoit que le gazoduc passerait juste au sud du réservoir Gouin et au nord de la communauté atikamekw de Wemotaci. Il traverserait plusieurs cours d’eau, dont les rivières Saint-Maurice et Windigo. De plus, le transport du gaz naturel générerait à lui seul, selon des études gouvernementales, des émissions de gaz à effet de serre totalisant 8 millions de tonnes par année. Et c’est sans compter l’impact des navires qui sillonneraient le Saint-Laurent et Saguenay pour le transport du gaz liquéfié. L’impact sur la faune marine en inquiète plusieurs.

C’est ce qui semble avoir réduit le niveau d’enthousiasme, si enthousiasme il y a déjà eu, envers ce mégaprojet. Même le gouvernement de François Legault, qui au départ le voyait d’un bon œil, semble avoir appliqué le pied sur le frein, surtout depuis les révélations selon lesquelles le financement privé semble difficile à boucler. Le premier ministre a indiqué que Québec ne volerait pas seul au secours des promoteurs. Mine de rien, cela pourrait sonner le glas de ce projet controversé.

Au cours des derniers mois, des voix influentes se sont élevées pour s’opposer à Gazoduq et à GNL Québec. Le député de Jonquière à l’Assemblée nationale et porte-parole du Parti québécois en matière d’environnement, Sylvain Gaudreault, avait indiqué que les récentes mises à pied liées aux problèmes de financement démontraient «que ce projet du siècle dernier est difficile à financer et à rentabiliser». «La seule option, disait-il en entrevue au Devoir, est de passer à autre chose et que le gouvernement prenne un véritable virage vers l’économie verte et les énergies renouvelables, beaucoup plus créatrices d’emplois dans les régions.»

Les craintes environnementales liées au projet ont fait en sorte que le maire de La Tuque, pour justifier son appui, répétait inlassablement qu’il s’agissait d’un projet énergétique de transition vers des énergies plus vertes. C’est vrai en partie. Si le gaz naturel liquéfié peut en effet permettre à certains clients d’améliorer leur bilan d’émission de gaz à effet de serre, sa production et son transport feraient gonfler celui du Québec et du Canada. Dans les faits, le Québec ne servirait que de lieu de transit pour le gaz naturel provenant de gisements albertains par fracturation. Celui-ci, une fois liquéfié, serait exporté vers d’autres pays.

Pour le maire Tremblay, le gaz naturel est une solution fiable et sécuritaire. La Tuque vit déjà avec des infrastructures d’Énergir sur son territoire et selon ses dires, il n’y a jamais eu de problème avec ces installations. Selon lui, le projet de Gazoduq et GNL Québec n’entre pas en conflit avec la politique de développement durable de la Ville. Rien de moins sûr. Par sa définition même, un tel projet entre nécessairement en collision avec quelque politique environnementale que ce soit. Ne serait-ce que par ses impacts sur la faune, la flore et les milieux aquatiques.

Cela n’a pas empêché le maire Tremblay de se faire rassurant en affirmant que le projet de gazoduc «rencontre une belle acceptabilité sociale dans le milieu latuquois». Cette perception demeure hautement subjective. Les assemblées d’informations tenues en février à La Tuque n’ont pas fait courir les foules et le niveau d’acceptabilité sociale n’a pas été mesuré de façon officielle en Haute-Mauricie.

On peut évidemment comprendre l’attrait des retombées pour une ville comme La Tuque. Ce n’est certainement pas pour rien que le maire Tremblay s’est transformé en ambassadeur du projet pour convaincre des communautés de l’Abitibi-Témiscamingue d’appuyer aussi le projet de gazoduc. Il est clair que la Ville pourrait, avec les revenus provenant du passage de l’infrastructure, maintenir et bonifier ses services aux citoyens, développer de nouvelles initiatives économiques et, accessoirement, compenser la perception négative que pourrait générer un tel appui par l’élaboration de projets plus verts, pour reprendre les dires du maire lors d’une réponse à une question du commissaire Denis Bergeron.

Mais l’aspect économique ne devrait pas être le seul critère devant guider une ville ou une communauté dans l’évaluation de sa pertinence de donner un appui au projet. Et même si on enrobe cet appui en insistant sur le caractère transitoire de l’initiative ou sur l’impact positif que celle-ci aurait sur des marchés où sont présentement utilisées des énergies encore plus polluantes, cela reste hautement opportuniste de la part d’une administration municipale.