David Suzuki

Un autre boisé à sauvegarder

ÉDITORIAL / À Trois-Rivières, les histoires de mobilisations autour de boisés surgissent dans l’actualité à un rythme et une fréquence soutenus. La mise en vente des terrains constituant l’essentiel de l’aire écologique de la rivière Millette suscite des inquiétudes et avec raison. La Ville doit saisir cette occasion pour montrer qu’elle veut réellement protéger les boisés de proximité qui présentent un intérêt écologique.

Au cours des dernières années, il y a eu des mouvements pour sauver le boisé des Plateaux, le boisé du Domaine Beaubien et le boisé des Estacades. Il y a maintenant le boisé de la rivière Millette. Le scénario est d’ailleurs semblable à celui du boisé des Estacades: le terrain appartient à un propriétaire privé, les citoyens se sont approprié les lieux au fil des ans, les terrains sont maintenant à vendre.

Le problème, contrairement au boisé des Estacades, c’est que les sept lots composant les terrains du boisé de la rivière Millette sont déjà zonés pour accueillir des immeubles résidentiels unifamiliaux et multifamiliaux. Cela pourrait vouloir dire des condos, des jumelés, des maisons en rangée ou même des blocs de six à neuf logements. Un de ces lots correspond d’ailleurs à l’emprise d’une future rue qui relierait le boulevard des Chenaux et la rue Vincent-Bélanger dans le secteur Adélard-Dugré.

Le propriétaire des terrains, Yvon Roy, demande 550 000 $ pour les terrains dont la superficie totalise environ 38 500 mètres carrés. On ne s’étonne pas d’apprendre que des promoteurs intéressés se sont déjà manifestés. C’est un coin de la ville toujours très prisé et dans ce cas précis, un acquéreur n’aurait pas besoin d’entreprendre quelque procédure de changement de zonage que ce soit.

La Ville, qui a par le passé identifié ce boisé comme étant un «territoire d’intérêt écologique» – tout comme le boisé des Estacades, le boisé de l’UQTR, les îles du delta du Saint-Maurice ou la tourbière Red Mill, entre autres –, aurait intérêt à trouver un moyen de se manifester. Pourrait-on aller jusqu’à imposer une réserve foncière sur ces terrains en attendant de trouver un moyen de les acquérir?

À un demi-million de dollars pour 38 000 mètres carrés de terrains, ce ne serait pas nécessairement une mauvaise affaire. Surtout que le lieu est non seulement déjà fréquenté mais aussi entretenu par des citoyens du secteur. Ça permettrait certainement de faire la démonstration que la volonté de protéger des boisés ou des milieux humides n’est pas seulement un beau principe que l’on inscrit dans des politiques et des plans d’action sur papier. Quand des occasions se présentent de concrétiser le tout, il faut savoir les saisir. D’autant plus que l’aire écologique de la rivière Millette est un des rares endroits en ville où il est encore possible d’apprécier ce cours d’eau.

Au cours des dernières années, ce boisé a fait l’objet d’une vingtaine de corvées de nettoyage. Ces initiatives citoyennes – la Maison Coup de pouce située à proximité y est pour beaucoup – ont permis d’éliminer 55 tonnes de déchets de cette zone.

Il est d’ailleurs intéressant de constater que cette aire écologique a officiellement vu le jour en 2016, alors que la Ville, la Fondation Trois-Rivières durable et quelques organismes y ont réalisé certains aménagements pour rendre l’accès sécuritaire. Ces efforts ont été récompensés, notamment par la Fondation David-Suzuki. Cela démontre certainement un embryon de volonté de rendre l’endroit accessible et de le mettre en valeur.

On cherche par tous les moyens à planter des arbres pour contrer l’effet des îlots de chaleur ou pour réduire les gaz à effet de serre. Ici, on a la chance d’avoir un boisé mature, un milieu humide – qui rendrait d’ailleurs complexes les perspectives de développement – et un lieu déjà fréquenté et partiellement aménagé. Poser un geste clair pour le sauvegarder enverrait un message de cohérence en ces temps où la nature et l’environnement méritent un niveau d’attention supérieur.