Robert Lafrenière, commissaire de l'Unité permanente anticorruption

Traître ou lanceur d'alerte?

ÉDITORIAL / Procéder à l’arrestation d’un député, de surcroît un ex-enquêteur de la SQ et président de la Commission parlementaire des institutions, sans fournir des explications laisse perplexe. La détermination du commissaire de l’Unité permanente anticorruption, Robert Lafrenière, à prendre au collet le «bandit» à l’origine d’une fuite de documents sur l’opération Mâchurer, qui cible notamment Jean Charest et l’ex-argentier libéral Marc Bibeau, ne justifie pas que l’UPAC agisse en «cow-boy».

Alors que la nouvelle de l’arrestation du député libéral Guy Ouellette faisait la manchette depuis la veille, l’UPAC indiquait dans un communiqué jeudi matin que «la personne arrêtée ne peut être identifiée par l’UPAC, car il importe de souligner qu’aucune accusation n’a été déposée à ce stade-ci de l’enquête. Les actions d’hier ne constituent qu’une étape de l’enquête qui se poursuit». 

L’organisation explique que les policiers ont dû procéder à cette arrestation pour «sécuriser des éléments de preuve ainsi que pour empêcher que les infractions se continuent ou se répètent».

Ce printemps, en commission parlementaire — que présidait le député Ouellette — Robert Lafrenière a martelé qu’il n’y a personne au-dessus des lois, qu’il n’y a pas d’immunité pour personne. 

Ses propos seraient plus convaincants si la façon de procéder de l’UPAC mercredi ne laissait pas place à de multiples interprétations dans l’arène politique et dans la population. Lorsque l’UPAC a procédé à l’arrestation de Nathalie Normandeau et de Marc-Yvan Côté, une bombe le jour de la présentation du budget de la province, le public savait quelles accusations pesaient contre ces anciens ministres. Dans le cas Ouellette, l’absence d’accusation entraîne maintes questions. 

A-t-on arrêté Guy Ouellette parce qu’il a transmis des informations aux médias sur l’enquête Mâchurer ou, parce qu’il pouvait refiler des informations démontrant que l’UPAC protège des gros noms du Parti libéral du Québec et que l’opération lancée en 2013 n’aboutira jamais à une accusation? 

Le gouvernement Couillard et l’UPAC ont-ils trouvé un moyen de mettre à l’écart un député trop zélé en matière d’éthique et d’intégrité? Ou, au contraire, l’UPAC a-t-elle réussi à piéger un député qui veut nuire à son parti par vengeance, déçu d’être à l’écart du conseil des ministres?

Le fait que MM. Lafrenière et Ouellette nourrissent depuis des années des désaccords ajoute aussi au trouble que suscite l’arrestation du député. Est-ce un règlement de comptes entre les deux hommes? En mai, M. Lafrenière déclarait que «celui qui a fait la fuite n’a pas gagné. Cette enquête-là va se rendre jusqu’au bout». On attend toujours la suite. 

Pendant ce temps, la confiance de la population à l’égard des institutions est une fois de plus ébranlée. M. Lafrenière devra être très convaincant et très pédagogue lorsqu’il fera le point sur l’opération de mercredi.

Par ailleurs, les derniers évènements montrent qu’il serait préférable que la nomination du commissaire à l’UPAC soit entérinée par un vote des deux tiers des députés de l’Assemblée nationale plutôt que par le gouvernement. 

Québec n’a pas retenu ce changement, réclamé par l’opposition, dans son projet de loi 107. La Commission Charbonneau ne le recommandait pas, a rappelé mercredi le premier ministre. Pourtant, sur d’autres points, son gouvernement ne se sent pas obligé ni pressé de suivre à la lettre le rapport Charbonneau.

Si le grand patron de l’UPAC était nommé sur un mode semblable à celui du Vérificateur général ou du Protecteur du citoyen, les citoyens pourraient plus difficilement accuser l’organisation de protéger un parti, et d’être au service du pouvoir politique.