Martin Francoeur
Le Nouvelliste
Martin Francoeur

Toponymie à saveur féminine

ÉDITORIAL / Il y a certainement beaucoup de bonnes intentions derrière la proposition de la conseillère municipale trifluvienne Mariannick Mercure de revoir la politique de toponymie de la Ville pour qu’une plus grande place soit faite aux femmes. Mais l’idée de vouloir combler un retard en doublant la proportion de toponymes féminins pour les prochaines désignations honorifiques n’est peut-être pas l’idée du siècle.

Le rattrapage, bien que souhaitable à plusieurs égards, ne doit pas avoir pour effet de créer une distorsion dans l’attribution de noms de personnes à certaines rues ou infrastructures publiques.

Trois-Rivières, comme toutes les autres grandes villes du Québec, n’a pas su honorer un nombre significatif de femmes dans sa toponymie. Selon des statistiques de 2018, seulement 65 noms de rues sur les quelque 809 qui ont été désignées en hommage à des personnes, évoquent le souvenir d’une personnalité féminine. Quelques exemples? Marguerite Bourgeoys, Marie Drouet, Françoise Capel, Marie Le Galo, Jeanne Le Marchand, Mariette Duval, Madeleine Gladu, Marcelle Ferron, Marie Leneuf et même les Ursulines et les Oblates missionnaires.


« Beaucoup de noms de rues évoquent des anciens maires, des anciens députés, des entrepreneurs qui ont développé des quartiers, des anciens évêques, des curés, des militaires, des anciens chefs de police. Voilà autant de corps de métiers ou de catégories de personnes qui n’ont certainement pas favorisé la présence féminine, hélas. Le problème ne vient pas du fait que les femmes ont eu moins d’importance dans l’histoire, mais bien du fait qu’elles n’occupaient pas les postes masculins bien en vue. »
Martin Francoeur

Si on peut déplorer la faible présence féminine dans le paysage toponymique de la ville, on peut l’expliquer historiquement. Beaucoup de noms de rues évoquent des anciens maires, des anciens députés, des entrepreneurs qui ont développé des quartiers, des anciens évêques, des curés, des militaires, des anciens chefs de police. Voilà autant de corps de métiers ou de catégories de personnes qui n’ont certainement pas favorisé la présence féminine, hélas. Le problème ne vient pas du fait que les femmes ont eu moins d’importance dans l’histoire, mais bien du fait qu’elles n’occupaient pas les postes masculins bien en vue.

Là-dessus, Trois-Rivières ne fait ni mieux ni pire que les autres villes. Toujours selon des chiffres de 2018 de la Commission de toponymie du Québec, la proportion de toponymes rendant hommage à des femmes (65) sur le nombre total de voies de circulation (1613) est de 4 % à Trois-Rivières. C’est mieux que Gatineau (2,4 %), Laval (2,4 %), Longueuil (3,3 %), Saguenay (1,8 %) et Terrebonne (1,7 %). C’est pareil comme à Lévis (4 %). Mais c’est moins bien qu’à Montréal (5,3 %), Québec (5,3 %) et Sherbrooke (5 %).

Quant au ratio féminin-masculin dans la toponymie, il est de 1 femme pour 11,4 hommes honorés à Trois-Rivières. À ce chapitre, c’est Lévis qui fait le mieux avec, pour chaque toponyme féminin, 7,2 toponymes masculins. Et c’est Saguenay qui est la pire, avec un ratio de 1 toponyme féminin pour 15,7 toponymes masculins. Il n’y a vraiment pas de quoi se péter les bretelles.

Tous ces chiffres illustrent bien qu’il y a du travail à faire pour améliorer la place des femmes dans les hommages toponymiques à venir.

La conseillère du district des Forges propose donc une intervention-choc: d’ici 2040, pour chaque toponyme référant à un homme ou à son œuvre, deux toponymes référant à des femmes ou à leurs œuvres soient officialisés par la Ville. On comprend la volonté de faire du rattrapage, mais comme c’est le cas pour bien des actions impliquant une discrimination positive, une telle initiative pourrait être critiquée en sens inverse.

Pourtant, les statistiques récentes donnent raison à la conseillère Mercure: depuis la création de la politique de toponymie en 2017, le comité a recommandé cinq toponymes référant à des femmes et 28 à des hommes. On est encore loin de pouvoir célébrer une grande avancée.

Ça devient donc un dilemme pour les membres du comité de toponymie. Le dilemme de l’égalité et de l’équité. Faut-il faire plus de place aux femmes, même temporairement, pour réduire l’écart entre les deux sexes dans la toponymie? L’important, peu importe la décision du comité, sera d’implanter cette sensibilité pour toutes les désignations à venir. C’est en cela que la démarche de la conseillère est intéressante.

En 2019, le comité de toponymie avait fait son nid en statuant qu’il était nécessaire de maintenir une rigueur et un suivi historique, tout en affirmant la volonté de proposer des noms significatifs pour la Ville, sans égard aux considérations sur le genre des personnes honorées. Le comité, en somme, ne souhaitait pas vouloir en arriver à une absolue parité homme-femme au détriment des considérations liées à l’importance historique ou à la valeur de la contribution de la personne honorée. Il y a tout de même une grande part de subjectivité dans l’appréciation des propositions toponymiques, même pour un comité avec des grilles d’évaluation rigoureuses.

Il y a certainement lieu de bonifier les politiques toponymiques pour favoriser une plus grande présence féminine dans le paysage municipal. Il est nécessaire, par exemple, de créer une banque bien garnie de noms de femmes significatifs. De fouiller dans les sphères littéraire, artistique, humanitaire ou éducative autant que dans les sphères politique ou économique. De ne pas se limiter au caractère local pour désigner des noms de rues ou de places en hommage à des femmes.

Il y a quelques années, par exemple, Laval a adopté une politique qui inclut, comme critère d’analyse, l’amélioration de la représentativité des femmes dans la toponymie de la ville. Au moins, cela a le mérite d’avoir été consigné: le mandat plus «politique» se retrouve enchâssé dans la politique concernant la toponymie.

La toponymie paritaire est probablement utopique pour encore un bon nombre d’années considérant le rythme plutôt lent du développement de nouvelles rues. Mais déjà si on pouvait évacuer les ajouts à des systèmes odonymiques qui font référence à autre chose que des personnes (des oiseaux, des capitales, des métiers, des fleurs, des arbres...) pour privilégier les hommages à des femmes, ce serait déjà un bon pas de franchi.

Il y a certainement une réflexion à faire. À Trois-Rivières comme ailleurs. Le président du comité de toponymie trifluvien, le conseiller Pierre-Luc Fortin, semble déjà démontrer une ouverture aux discussions et à la proposition de sa collègue.

Ça aussi c’est déjà bon signe.