Teck Frontier: un soulagement

ÉDITORIAL / En pleine période trouble, le gouvernement fédéral a eu droit à une bonne nouvelle au cours des derniers jours. Il n’aura même pas besoin de se prononcer sur le projet minier de sables bitumineux de la compagnie Teck, dans le nord de l’Alberta. L’entreprise a décidé de retirer sa demande pour ce projet, ce qui doit certainement soulager le premier ministre Justin Trudeau et quelques membres de son conseil des ministres.

Le mégaprojet de 20 milliards $ baptisé Teck Frontier prévoyait l’extraction de 260 000 barils de pétrole par jour pour les 40 prochaines années, sur un territoire situé une centaine de kilomètres au nord de Fort McMurray, aux portes du parc national de Wood Buffalo. Déjà, un panel d’examen environnemental mis en place par le gouvernement de l’Alberta avait conclu que le projet présentait des «risques significatifs délétères sur les zones humides, sur les vieilles forêts et sur les espèces animales».

Le ciel semblait donc s’obscurcir pour la compagnie Teck, qui invoquait l’incertitude entourant les politiques climatiques pour justifier sa décision de retirer sa demande. Et les nuages ne venaient pas seulement de la commission albertaine et de ses observations. Plusieurs voix s’élevaient, un peu partout à travers le pays, contre ce projet.

Le projet Teck Frontier devait créer des milliers d’emplois, mais devait également produire environ quatre millions de tonnes d’émissions de gaz à effet de serre par an sur 40 ans. La compagnie a eu beau plaider que le projet Frontier allait être le meilleur de sa catégorie pour ce qui est de son intensité des émissions de gaz à effet de serre, cela n’atténuait en rien le fait que le projet était en directe contradiction avec l’engagement du gouvernement de Justin Trudeau selon lequel le Canada atteindrait l’objectif de zéro émission de carbone d’ici 2050.

Le pétrole des sables bitumineux est déjà responsable d’environ 9,8 % des émissions de gaz à effet de serre du Canada. Le projet de Teck Frontier allait inévitablement faire augmenter cette proportion, ce qui aurait compromis ou retardé la concrétisation de l’engagement du fédéral.

Les ministres des Ressources naturelles, Seamus O’Regan, et de l’Environnement, Jonathan Wilkinson, ont pris acte de la décision de Teck et ont confirmé lundi que le cabinet n’avait donc plus besoin de rendre une décision face à ce projet. Si cette situation fait le bonheur des libéraux, c’est non seulement parce qu’elle permet de ne pas aller à l’encontre des objectifs de réduction des gaz à effet de serre, mais parce qu’elle vient étouffer des dissensions à l’intérieur même du caucus. Plusieurs députés étaient clairement opposés à ce que le gouvernement donne le feu vert à ce projet.

Il n’aura finalement pas à le faire. Comptez sur le chef conservateur Andrew Scheer et sur le premier ministre de l’Alberta pour jeter le blâme sur le gouvernement libéral. Jason Kenney entonne déjà ce refrain depuis plusieurs mois déjà. Il estime que le fédéral manque de courage pour défendre les intérêts des Canadiens «face à une minorité de militants». Minorité dans sa province, peut-être, mais ailleurs au pays, l’opposition au projet commençait à ressembler à l’opinion de la majorité. Andrew Scheer, de son côté, croit que le projet est mort en raison des retards dans l’analyse du dossier et l’approbation du fédéral. Mieux valait prendre un peu plus de temps pour bien faire les choses.

Il faut en effet dire que la compagnie Teck Resources n’est pas réputée pour être une première de classe en matière environnementale, ce qui commandait la plus grande prudence de la part des instances gouvernementales.

Il n’aurait pas été simple de dire non à ce projet sans éveiller ou attiser des frustrations économiques, surtout dans les provinces des Prairies, véritable no man’s land libéral. Avec cette volte-face de Teck Frontier, le gouvernement de Justin Trudeau n’aura pas à porter l’odieux d’un non qui, pourtant, se serait imposé dans les circonstances.