Justin Trudeau

Soubresaut dans une campagne terne

En sommes-nous vraiment rendus là? Une journée complète de campagne électorale vient d’être perdue à parler d’un déguisement de Justin Trudeau dans une soirée privée tenue il y a près de vingt ans? Un déguisement qui, doit-on le mentionner, relève davantage d’une erreur de jugement que d’une volonté de ridiculiser les personnes dont la peau est d’une couleur autre que la sienne.

Voilà une véritable tempête dans un verre d’eau qui risque fort de se retourner contre les chefs qui croyaient se servir de l’histoire pour discréditer le premier ministre. Ou contre ceux qui espéraient déjà un «Aladin-gate» qui ferait dégringoler les libéraux dans les intentions de vote.

Force est de constater que l’histoire est davantage anecdotique que scandaleuse. Il se peut que des personnes aient été offensées par le déguisement de Justin Trudeau, surtout depuis qu’il y a une réelle prise de conscience sociale autour des thèmes de l’appropriation culturelle, de l’identité, de la discrimination et du vivre ensemble. Mais se trouve-t-il quelqu’un qui croit sincèrement que Justin Trudeau est raciste? C’est peu probable.

Dans cette histoire révélée mercredi soir, c’est le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, qui a eu le plus de classe dans sa réaction. On peut, selon lui, trouver bien des défauts au chef libéral, mais certainement pas celui d’être raciste. Toutes ses actions politiques ont plutôt démontré le contraire.

Les autres chefs ont sauté sur cette histoire avec un opportunisme qui les discrédite probablement davantage que celui qu’ils croyaient éclabousser. Andrew Scheer, particulièrement, s’est rabaissé en faisant de l’instrumentalisation politique d’une histoire qui appartient à une autre époque. Le maquillage noir de Justin Trudeau pour se déguiser en Aladin ou en Harry Belafonte n’avait certainement pas le même retentissement et la même signification qu’on leur trouve aujourd’hui. Et la problématique du «blackface» n’a certainement pas la même résonance au Canada qu’aux États-Unis.

Au sein de la population, la condamnation n’est pas venue. Il y a même une sympathie perceptible envers l’amateur de déguisement que semble être Justin Trudeau. Plusieurs reconnaissent l’erreur de jeunesse, le manque de jugement, mais personne ne parle d’acte raciste.

Il est certes difficile pour des commentateurs ou des citoyens blancs de juger ce qui est raciste et ce qui ne l’est pas. Notre «peuple» n’a pas vécu le racisme et il est parfois ardu de saisir toute la portée du débat sur l’appropriation culturelle. Mais dans ce cas-ci, l’opinion de certaines personnalités influentes dans la communauté noire comme Michael Farkas de la Table ronde du Mois de l’histoire des Noirs ou Dan Philip de la Ligue des Noirs du Québec, est éclairante. Ceux-ci refusent d’y voir une quelconque controverse.

Dan Philip estime même que les personnes qui critiquent le chef libéral pour ces images du passé «nagent dans un bassin d’hypocrisie, car ils n’ont rien fait pour promouvoir l’intérêt de la communauté noire et culturelle». Plus encore, il croit que Justin Trudeau ne devrait même pas avoir à répondre aux questions ou encore à s’excuser.

Mais Justin Trudeau l’a fait. Deux fois plutôt qu’une. Il a insisté sur le fait qu’il s’agissait d’une erreur innocente mais inacceptable.

Dans un contexte de campagne électorale, l’affaire est devenue le spin du jour. Il y a fort à parier que l’erreur sera pardonnée par la majorité. Mais le manque de jugement qui ressort de cet épisode ne le sera peut-être pas. La gestion de crise a été correcte et il se pourrait bien que dans l’opinion publique, une certaine sympathie se dégage à l’endroit du chef libéral, pris dans un tourbillon que plusieurs jugent démesuré.

Chose certaine, cette affaire vient démontrer une fois de plus la nécessité d’avoir une réflexion de fond sur le racisme et l’appropriation culturelle au pays. S’il doit y avoir un effet positif de ce soubresaut de campagne électorale, ce devrait être celui-là.