Martin Francoeur

S’excuser pour des perceptions?

ÉDITORIAL / Justin Trudeau est passé maître dans l’art de s’excuser. Souvent au nom de l’État canadien. Parfois en son nom personnel. Jeudi, lors de son passage devant le comité des finances de la Chambre des communes, il s’est excusé pour des «perceptions» qu’aurait pu laisser la controverse avec l’organisme UNIS. Mais malgré ces excuses, il reste non seulement bien des zones d’ombre dans cette affaire mais aussi une forte impression selon laquelle le premier ministre manque cruellement de jugement.

Dans son témoignage devant le comité parlementaire, Justin Trudeau a réitéré qu’il ne considérait pas avoir été en conflit d’intérêts et que l’organisme UNIS (ou WE Charity) n’avait pas reçu de traitement de faveur de sa part ou de qui que ce soit d’autre. Il s’est une fois de plus excusé de ne pas s’être récusé des discussions du cabinet concernant l’octroi d’un important contrat pour la gestion d’un programme de plus de 900 millions $ visant à accorder des bourses aux étudiants et aux diplômés faisant du bénévolat.

L’élément nouveau, s’il en est un, est ce doute que semble avoir eu le premier ministre. Il a affirmé jeudi que lorsqu’il a été informé que la fonction publique recommandait l’organisme UNIS pour assurer la supervision du programme, il avait des questions. «Je voulais être certain que la proposition de faire appel à UNIS pour mettre en oeuvre le programme avait été examinée de près», a-t-il indiqué.

Examinée de près pourquoi, au juste? Parce qu’il y avait des liens évidents entre l’organisme et plusieurs membres de la famille Trudeau? Parce qu’il y avait eu des discussions avec les frères Kielburger au préalable? Parce que l’organisme avait peine à traverser la crise actuelle? Il y a plein de questions qui surgissent inévitablement.

Le simple fait de s’être posé des questions ou d’avoir eu un doute aurait normalement dû déclencher la récusation du premier ministre dans ce dossier. Ce n’est pas ce qui s’est produit. Et Justin Trudeau se retrouve une fois de plus – la troisième fois, plus exactement – au coeur d’un conflit d’intérêts préoccupant. Déjà, il a été blâmé à deux reprises par le Commissaire à l’éthique: pour ses vacances payées sur l’île de l’Aga Khan, dans les Bahamas, et pour son intervention dans l’affaire SNC-Lavalin. Et l’implication du premier ministre aussi bien que celle du ministre des Finances Bill Morneau dans le dossier UNIS se retrouve encore sous sa loupe.

Les faits les plus récents démontrent que les deux hommes avaient des liens directs et familiaux avec l’organisme UNIS, qu’ils ont participé directement à l’octroi d’un mandat à l’organisme sans appel d’offres, qu’ils ne se sont pas récusés et ont dissimulé leurs liens avec l’organisme. La mère et le frère de Justin Trudeau ont été payés par l’organisme pour des discours ou pour leur participation à des activités organisées par UNIS, tandis que l’épouse du premier ministre, Sophie Grégoire Trudeau, a participé à sept journées UNIS et a reçu au total un peu plus de 25 000 $ pour couvrir ses dépenses.

Quant à la famille de Bill Morneau, elle aurait voyagé aux frais de l’organisme jusqu’à ce que le ministre rembourse, quelques heures avant son témoignage devant le comité des finances de la Chambre des communes, la semaine dernière, un peu plus de 41 000 $ à UNIS pour les frais reliés à deux voyages humanitaires.

Il reste encore beaucoup de questions et il semble clair que les partis d’opposition à Ottawa ne lâcheront pas le morceau. Il sera essentiel, par exemple, de déterminer d’où vient l’initiative de vouloir confier la gestion d’un programme aussi important à un organisme externe, à plus forte raison à un organisme avec lequel des membres du cabinet ou des membres de la famille du premier ministre ont des liens. Le Commissaire à l’éthique a certainement un rôle crucial à jouer dans ce dossier.

Ceux qui espéraient que le témoignage de Justin Trudeau allait en quelque sorte mettre le couvercle sur la marmite seront déçus. Il aura plutôt jeté de l’huile sur le feu.