Polytechnique: difficile pour un père...

Éditorial / Difficile pour un père de deux jeunes femmes d’imaginer le désarroi qui pourrait l’envahir en apprenant, une froide journée de décembre, qu’une de ses filles vient de tomber sous les balles d’un désaxé.

Difficile d’apprendre plus tard que le tueur en voulait spécifiquement aux femmes, qu’il a demandé aux gars de sortir de la classe, qu’il a entassé les étudiantes dans un coin... et qu’il a tiré. Que votre enfant faisait partie du lot. Apeurée et ayant comme seul «défaut» en ce jour funeste d’être une femme.

Difficile d’accepter qu’il ait fallu attendre si longtemps avant de mettre un vrai mot, antiféministe, sur cet événement.

Difficile d’imaginer comment il est possible au fil des années de trouver le courage pour passer à travers une telle épreuve. Comment ne pas laisser la rage et l’incompréhension nous faire mourir à notre tour.

Difficile de revivre chaque anniversaire comme un nouveau coup de poignard dans notre cœur collectif en revoyant toutes ces images à la télé. Ces images qu’on aimerait tellement effacer de notre tête. Qu’on voudrait n’avoir jamais vécu en fait.

Difficile de trouver quelque chose de positif dans tout ça et d’avoir la force d’aller partager sa douleur avec les associations qui militent pour l’égalité dans la société. De se convaincre que cet événement ancré dans l’imaginaire québécois fait, encore aujourd’hui, avancer les mentalités.

Difficile en même temps de voir toutes ces personnes qui s’opposent à un contrôle plus serré des armes à feu.

Difficile de se lever chaque matin en essayant d’imaginer ce qu’elle serait devenue aujourd’hui, cette jeune femme à qui on prévoyait un brillant avenir. Une ingénieure, une femme d’affaires, une mère, une politicienne, une prof?

Difficile de constater, 30 ans plus tard, que des femmes sont victimes d’être biologiquement des femmes. Difficile de lire des commentaires agressifs, intimidants et misogynes destinés à des personnes qui ne font que prendre légitimement et courageusement leur place dans la société.

Difficile d’envisager qu’il est encore possible de considérer qu’une femme puisse être inférieure à un homme ou qu’elle n’ait pas droit aux mêmes postes, mêmes privilèges et mêmes opportunités.

Difficile pour un père de deux jeunes femmes de ne pas leur dire, en ce 6 décembre, qu’il les aime, qu’il est fier d’elles, qu’il est heureux de les voir libres et épanouies dans leurs choix et que, surtout, il est heureux de les avoir encore à ses côtés.

Difficile enfin de ne pas avoir une pensée solidaire à l’endroit des familles endeuillées de Polytechnique qui n’ont malheureusement plus la chance d’en dire autant.