Le premier ministre Justin Trudeau a reconnu qu’il n’ira pas habiter au 24, Sussex pendant tout son mandat.

Pingrerie au sujet du 24, Sussex

ÉDITORIAL / Le premier ministre Justin Trudeau a reconnu qu’il n’ira pas habiter au 24, Sussex pendant tout son mandat. Mais au rythme où progresse le dossier de cette demeure patrimoniale, ni lui ni personne d’autre n’y résidera plus. Si rien ne change, la maison s’écroulera sous son propre poids parce qu’aucun politicien ne veut être perçu comme le dépensier qui flambe des millions à son propre avantage.

C’est devenu illogique. La classe politique tolère que soit gaspillé un bien public parce que personne n’ose approuver les frais de sa remise à niveau. Ce serait un édifice à bureau, un chemin de fer ou un aéroport sous la gouverne fédérale, un ministère défendrait la logique de préserver l’investissement initial des contribuables. Mais parce que c’est la résidence du premier ministre, le 24, Sussex a pris des airs de patate chaude que l’on a hâte de refiler au prochain.

Stephen Harper y a habité jusqu’à la fin de son mandat, en 2015, mais refusait les appels de la Commission de la capitale nationale pour une rénovation majeure. Avec l’élection de M. Trudeau, plusieurs se disaient que l’on finirait par accoucher d’une solution raisonnable. Pas plus. Le premier ministre a installé sa famille à Rideau Cottage, une maison sur les terrains de Rideau Hall, où habite le gouverneur général.

Deux ans plus tard, rien n’a progressé.

De toute évidence, la CCN n’a pas les coudées assez franches pour piloter le dossier. Elle relève du ministère du Patrimoine canadien, ce qui est plutôt ironique car voici un élément de notre patrimoine collectif que l’on permet de se dégrader sans mot dire. Il doit bien y avoir une solution administrative quelque part pour conférer à la CCN l’autorité de procéder sans que le premier ministre n’anticipe une tempête partisane à la Chambre des communes.

Justement, M. Trudeau n’a rien à craindre. Parce que l’étendue des travaux nécessaires sont si majeurs que même s’il était réélu en 2019, il y a des chances que le 24, Sussex ne soit pas habitable avant 2023...

Car ce n’est pas une banale entreprise de rénovation qu’il faut envisager là. Cela n’a plus rien à voir avec les 10 millions $ de travaux prévus lors de l’évaluation de 2008. Ce n’est plus une question de refaire l’électricité, la climatisation et la plomberie, de changer portes et fenêtres, de retirer l’amiante de quelques murs, etc. Aujourd’hui, les exigences sur le plan de la sécurité sont passées de minimes à extrêmes. En 1995, un illuminé a réussi à se faufiler jusqu’à la chambre de Jean Chrétien lorsqu’il y habitait ; les agents de la GRC chargés de la protection de la résidence du premier ministre ont passé pour une bande d’incompétents. Avec raison. Maintenant, ils ne veulent rien laisser filer ; ce sera rien de moins qu’un bunker prêt à résister à une attaque nucléaire que la GRC propose maintenant.

Abri anti-atomique, protection d’une attaque en provenance de la rivière des Outaouais, télécommunications indéchiffrables, rien n’est épargné. La facture grimpera dans les dizaines de millions.

Et personne n’a encore décidé si l’on garderait l’apparence d’une vieille maison patrimoniale en pierres des champs, ou une résidence hyper-moderne qui gagnerait des concours d’architecture.

Mais une chose est claire : il faut redonner au 24, Sussex sa vocation depuis 1951, d’être la résidence du premier ministre du Canada.

Les États-Unis ont leur Maison-Blanche, les Anglais, le 10 Downing Street, les Français, le palais de l’Élysée. Le Canada est-il trop pingre pour fournir un toit à son premier ministre ?