Open, start-up, coworking...

ÉDITORIAL / La Société Saint-Jean-Baptiste de la Mauricie a bien raison de s’inquiéter de la montée de l’anglais dans le paysage de la communauté d’affaires et dans la revitalisation économique du centre-ville de Trois-Rivières. Elle met le doigt sur une tendance perpétuellement observable selon laquelle les mots anglais ont la cote dans le domaine des affaires, particulièrement lorsqu’il est question de nouvelles technologies.

Cette tendance qui consiste à recourir à des mots anglais aguicheurs n’est pas nouvelle, mais disons qu’elle est particulièrement intense dans le domaine de la création d’entreprises innovantes. Le fait que le nouveau district entrepreneurial innovant de Trois-Rivières s’appelle «Open» ou que celui de Shawinigan s’appelle encore «DigiHub» en témoigne.

C’est un secteur d’activité où tout roule tellement vite que ses intervenants n’ont pas le temps de voir s’installer, dans l’usage comme dans les ouvrages normatifs, des équivalents français suffisamment forts et évocateurs pour rallier un grand nombre d’entre eux.

C’est pour cela qu’on voit apparaître des espaces de coworking, ou encore des start-ups dont la naissance est liée à des opérations de crowdfunding. C’est pour cela, aussi, qu’on embauche des community managers, qu’on s’applique à créer des sites web responsive, de mettre en place des living lab. Tout pour faire en sorte que ces petites entreprises deviennent des game changers.

Le fait qu’Innovation et développement économique (IDE) Trois-Rivières ait choisi de donner le nom de «Open» à son district entrepreneurial innovant était sans doute le fruit d’une intention noble. On voulait ainsi établir un lien avec le fait d’être «open», un état d’esprit qui consiste à se mettre en mode d’ouverture et de collaboration, notamment pour être à l’affût des nouvelles tendances et des opportunités.

Là où cette idée soulève des questions, c’est lorsqu’on constate que c’est ce mot de quatre lettres, «Open», qui occupe toute la façade de l’immeuble situé à l’angle de la rue des Forges et de la rue Royale. Pour une ville qui s’enorgueillit d’être la deuxième plus vieille ville francophone en Amérique, c’est un peu curieux.

Bien sûr, «open» est reconnu dans les dictionnaires usuels mais son sens est celui d’une compétition ouverte, généralement dans les milieux sportifs, ou encore, dans le vocabulaire des transports collectifs sur longue distance, d’un billet sans date d’utilisation spécifique. Mais même si l’usage confère à ce mot une valeur d’adjectif donnant une idée d’ouverture, ce sens n’est pas reconnu.

Malheureusement, les intervenants derrière ce choix n’ont fait que suivre cette tendance souvent envahissante du «tout à l’anglais». Pourtant, il y a des équivalents français, souvent moins connus et qui mériteraient d’être plus largement diffusés. Il y a même de la place pour la créativité.

Le comité de protection et de valorisation de la langue française publiait récemment dans ces pages une lettre dans laquelle on se demandait qu’est-ce qui avait pu faire en sorte qu’on cède ainsi à «l’anglomanie ambiante». C’est une question légitime, surtout dans un contexte où on incite les entreprises commerciales à modifier leur raison sociale, lorsque celle-ci est en langue anglaise, pour au moins y ajouter un générique français.

En matière de protection du français, Montréal a eu sa désormais célèbre problématique du «bonjour-hi!», un phénomène concentré essentiellement dans la métropole. Mais les régions en quête d’attractivité économique semblent plus que jamais exposées à cette «anglomanie» à laquelle faisaient référence les représentants de la SSJB Mauricie. Dans une certaine mesure, l’apparition de termes anglais dans le paysage urbain est en quelque sorte une version régionale d’un inquiétant phénomène linguistique.

Comme communauté, il est assurément pertinent de réfléchir à la place du français, sur nos enseignes comme dans nos cœurs.