Martin Francoeur

Nonchalance et je-m’en-foutisme

ÉDITORIAL / Donnons-leur un pouce et ils vont prendre un pied. Le vieux dicton semble s’appliquer plus que jamais avec les mesures pourtant prudentes de déconfinement qui sont annoncées depuis deux semaines. Jumelez cela avec une canicule qui pousse beaucoup de citoyens à rechercher des moyens de se rafraîchir et on a la recette parfaite pour observer la nonchalance, le je-m’en-foutisme et l’individualisme les plus pervers. Ce n’est pourtant pas le temps de baisser la garde.

Les images prises cette semaine à la plage de la Petite Floride, à Bécancour, témoignent de ce laisser-aller désolant. Déjà, on avait eu un avant-goût de ce relâchement dans des parcs et des lieux publics mais avec les températures élevées enregistrées depuis quelques jours, on assiste à des rassemblements de plusieurs dizaines voire plusieurs centaines de personnes qui ne respectent pas toutes les règles de distanciation physique.

La Ville de Bécancour a dû décréter la fermeture de la plage de la Petite Floride, décision qui a été prise en collaboration avec la Santé publique, la Sûreté du Québec et la Société du parc industriel et portuaire de Bécancour, propriétaire des terrains et de la plage en question. Le maire, Jean-Guy Dubois, ne mâchait pas ses mots devant cette situation. «On est en période de pandémie et en déconfinement. Tout le monde est fou raide. Et nous avons une canicule pendant que tous les parcs, comme l’île Saint-Quentin, sont fermés à Trois-Rivières. Tous les axes sont alignés pour avoir, beaucoup, beaucoup de personnes à la Petite Floride», a-t-il résumé.


« Il est vrai que la soif de liberté et la nécessité de retrouver certaines formes d’interaction sociale peuvent être compréhensibles après deux mois de confinement. »
Martin Francoeur

Mais le laxisme est notre pire ennemi en situation de lutte contre la propagation de la maladie à coronavirus.

Le directeur national de la Santé publique, Horacio Arruda, le répète à satiété depuis que les autorités ont avancé avec certaines étapes de déconfinement: si on ne respecte pas les règles, on s’expose davantage à une augmentation des cas et il faudrait alors impérativement revenir en arrière et renouer avec des mesures plus strictes. Ce que personne ne souhaite, évidemment.

Jeudi, le premier ministre François Legault a lui aussi insisté sur la nécessaire discipline pour poursuivre le déconfinement progressif. «Si on veut être capables de continuer la réouverture, il faut suivre les consignes. C’est important. Il faut que tout le monde soit responsable. Il ne faut pas avoir de faux sentiment de sécurité parce qu’il fait beau. Il ne faut pas se penser trop bon parce que le virus va en profiter pour revenir», a-t-il insisté avant de rappeler les mesures sanitaires de base et toujours en vigueur.

Tout cela survient au moment où sont révélées les conclusions d’une étude publiée par le Réseau COVID-19 sur les impacts sociaux concernant l’inquiétude face à une éventuelle deuxième vague de coronavirus. Cette étude démontre que c’est au Québec qu’on s’inquiète le moins en Amérique du Nord d’une telle deuxième vague. Les Canadiens se disent préoccupés par cette éventualité dans une proportion de 86 % alors que chez les Québécois, cette proportion baisse à 78 %. L’Ontario compte 91 % de citoyens qui se disent «très inquiets».

Il y a certainement, au Québec, un mauvais sentiment d’invincibilité chez certains individus et malheureusement, cela vient plomber les efforts collectifs pour freiner la propagation du virus. L’Institut national de la santé publique du Québec présentait d’ailleurs, récemment, des projections estivales tenant compte du degré d’adhésion aux mesures contraignantes. Pour la région de Montréal, le nombre de décès envisagé quotidiennement pour le mois d’août dans la population générale (hors CHSLD) serait d’une quinzaine seulement s’il y a une forte adhésion. Si l’adhésion aux mesures est faible, ce nombre serait triplé, à environ 45 par jour.

Il y a de quoi faire réfléchir tout le monde, y compris les nonchalants qui se croient plus forts ou plus importants que quiconque.