L’aide fédérale à la presse écrite n’aura pas pour effet de transformer tous les reportages en demandes de subventions.

Mauvaise foi et démagogie

Non, madame Rempel. La liberté d’expression au Canada n’est pas en train de mourir. L’aide fédérale à la presse écrite n’aura pas pour effet de transformer tous les reportages en demandes de subventions. Vous devriez avoir honte de propager de tels messages, de vous livrer à de la basse partisanerie et de dénigrer à la fois le professionnalisme des journalistes et le jugement de la population.

La députée conservatrice albertaine Michelle Rempel fait partie de ceux qui n’ont pas apprécié l’initiative gouvernementale visant à aider les médias écrits, annoncée mercredi par le ministre des Finances Bill Morneau. Pour dénoncer cette mesure et alimenter avec beaucoup de démagogie le dénigrement des médias, elle a même réalisé une vidéo de sept minutes – visionnée plus de 30 000 fois jusqu’à maintenant – dans laquelle elle invite les citoyens à monter au front pour combattre cette initiative.

Passée maître dans la maîtrise du sophisme de la pente savonneuse, elle s’adresse aux journalistes en leur disant: «Si vous prenez cet argent, vous n’êtes plus indépendants. Vous êtes redevables à Justin Trudeau. Vous appuyez la mort de la liberté d’expression dans ce pays et on ne devrait pas vous faire confiance.» «Ici meurt le journalisme», ajoute-t-elle.

Il faudrait lui rappeler que la véritable mort du journalisme, c’est dans la fermeture de quelque 300 journaux au Canada depuis 2010, dont une quarantaine de quotidiens, qu’on l’observe. Sur la même période, les journaux qui ont survécu ont perdu le tiers de leurs journalistes et près de la moitié de leurs revenus publicitaires.

C’est quand un journal ferme que meurt le journalisme. Et à ce qu’on sache, les gouvernements conservateurs dont a fait partie Mme Rempel n’ont jamais levé le petit doigt pour cela.

Le discours partisan contre l’aide aux médias est revenu à quelques reprises, à différents degrés de dénigrement, dans la bouche de certains députés conservateurs et de quelques commentateurs depuis mercredi.

C’est bien mal connaître le fonctionnement des médias et la rigueur des journalistes professionnels. C’est bien mal saisir l’ampleur de la crise qui frappe la presse écrite depuis quelques années. C’est bien mal comprendre qu’il est possible d’aider les médias et que des modèles en ce sens existent ailleurs dans le monde.

En France, l’aide à la presse écrite dépasse le milliard de dollars chaque année, notamment par une aide directe et par des abattements fiscaux. En Finlande, 20 % des revenus des journaux proviennent de l’aide gouvernementale, estimée à 92 $ par habitant. Au Canada, l’aide pour les journaux n’était que d’environ 2 $ par habitant. C’est moins qu’aux États-Unis.

Les critiques partisanes des conservateurs touchent aussi le moment choisi pour procéder à une telle annonce. Certains croient qu’à un an des élections fédérales, Justin Trudeau vient d’acheter les médias. Serait-il utile de leur rappeler que le gouvernement finance déjà des salles de nouvelles – celle de Radio-Canada, principalement – sans que l’impartialité soit atteinte de quelque façon que ce soit. Les médias sérieux adhèrent à des normes et principes journalistiques et déontologiques qui ont fait leurs preuves.

D’ailleurs, les critères d’admissibilité au crédit d’impôt annoncé mercredi seront déterminés par un groupe d’experts indépendant dont les membres proviendront de la communauté de la presse et du journalisme. Ce comité aura aussi le mandat de formuler des conseils sur d’autres mesures d’appui à la presse. Il faudra sans doute se pencher sur le fait que les géants du web siphonnent toujours 80 % des publicités numériques sans payer de taxes et sans produire eux-mêmes de contenus.

L’aide de 595 millions $ sur cinq ans vient consacrer l’information de qualité comme étant un bien public essentiel. Elle vient reconnaître que le journalisme est un maillon essentiel de ce que nous sommes comme collectivité et qui joue un rôle essentiel: celui que l’on désigne souvent comme étant le chien de garde de la démocratie.