Martin Francoeur
Le premier ministre François Legault
Le premier ministre François Legault

M. Legault, ne tombez pas dans ce piège-là...

ÉDITORIAL / François Legault s’est aventuré sur un terrain glissant, mercredi, en soulevant le fait que les médias, et plus particulièrement le quotidien The Gazette, avaient une certaine responsabilité dans le fait que les craintes face au plan de déconfinement soient plus élevées chez les anglophones. Le premier ministre doit faire preuve d’un peu plus de prudence dans ses propos et surtout ne pas tomber dans le piège populiste du blâme jeté aux médias lorsqu’une situation ne fait pas notre affaire...

Blâmer les médias pour tout et n’importe quoi, c’est ce que fait presque quotidiennement le président des États-Unis. Il n’est certainement pas souhaitable que le premier ministre Legault, dont la gestion de la crise est tout à fait honorable dans les circonstances, cède à la facilité et joigne sa voix à ceux pour qui les médias sont les boucs émissaires parfaits pour tous les malheurs du monde. Ou presque.

Rappelons les faits. Lors de son rendez-vous quotidien avec les journalistes, le premier ministre a affirmé que le quotidien The Gazette avait «une certaine responsabilité» pour les craintes apparemment plus élevées des anglophones face au plan de déconfinement. Un sondage Léger publié récemment révélait en effet qu’au Québec, les non-francophones étaient plus inquiets (72 %) que les francophones (un peu moins de 50 %) concernant le déconfinement et la crainte d’être infectés.

«Je pense que les journalistes, vous avez une responsabilité, hein? J’aime lire un certain journaliste du journal The Gazette, le spécialiste en santé, [Aaron Derfel]. Parfois, je suis vraiment en désaccord avec lui. C’est une question d’information», a dit M. Legault. Aaron Derfel est affecté à la santé et a écrit de nombreux articles depuis le début de la crise. C’est à lui qu’on doit l’essentiel des révélations concernant la situation horrifique qui a frappé le CHSLD Herron.

Le premier ministre semble ne pas avoir apprécié la couverture de The Gazette. Assez, en tout cas, pour évaluer que cela peut se refléter dans les perceptions et les craintes de la communauté anglophone de Montréal. Il dit essayer de faire de son mieux en français aussi bien qu’en anglais lorsque vient le temps de livrer ses messages. «Alors je ne comprends pas pourquoi les résultats sont différents pour les francophones et les anglophones. J’imagine, peut-être, que The Gazette a une certaine responsabilité [dans tout cela]», a-t-il ajouté.

L’analyse du premier ministre est plutôt simpliste. Il aurait été plus approprié, si on cherche vraiment des hypothèses de validation des craintes chez les anglophones, de constater que la pandémie de COVID-19 frappe fort dans l’ouest de l’île de Montréal, où les anglophones sont plus nombreux.

Il aurait surtout été plus avisé de s’appliquer à rassurer ces communautés plutôt que de blâmer les médias ou un quotidien anglophone en particulier.

François Legault est sous les feux de la rampe depuis la mi-mars. Il est compréhensible qu’il puisse échapper une bêtise à un moment ou à un autre. Mais il faut simplement s’assurer que le réflexe de blâmer les médias ne devienne pas une habitude chez lui.

L’ex-cheffe du Bloc québécois, Martine Ouellet, avait aussi voulu jouer sur ce terrain-là en 2018, alors qu’elle commentait la baisse de ce parti dans les intentions de vote. Il y a un an, Maxime Bernier, chef du Parti populaire du Canada, mettait ses partisans en garde contre les médias traditionnels, qu’il accusait de déformer ses propos. Les détracteurs des médias ont un modèle de choix au sud de la frontière. Donald Trump accuse les médias de produire des fake news, d’être responsables d’une grande colère ou même d’être les «ennemis du peuple».

Les médias ne sont pas à l’abri des faux pas, mais quand des personnalités politiques cèdent à la tentation de généraliser et de blâmer à tous vents, ça alimente le cynisme et ça contribue certainement à affaiblir les médias déjà aux prises avec une crise conjoncturelle. Il importe, pour n’importe quelle personnalité publique, de faire la part des choses.