Jody Wilson-Raybould

L’ouragan Jody fait des ravages

EDITORIAL / Quand Jody Wilson-Raybould a démissionné de ses fonctions de ministre des Anciens combattants, il y a deux semaines, on parlait déjà d’une possible tempête politique. Mercredi, c’est l’ouragan Jody qui a déferlé sur Ottawa et qui a provoqué beaucoup de dégâts sur son passage. Surtout chez les troupes libérales et plus particulièrement chez le premier ministre Justin Trudeau. La reconstruction pourrait être difficile avant octobre.

Ceux qui s’attendaient à un témoignage vide, ennuyeux et édulcoré ont dû faire le saut, mercredi, quand Mme Wilson-Raybould s’est livrée devant le comité permanent de la justice et des droits de la personne. Il s’agissait d’un témoignage étoffé, détaillé, ponctué de souvenirs précis, de citations, de transcriptions, de dates et d’heures, de noms. Un témoignage blindé.

À l’origine de ce témoignage dévastateur, rappelons-le, se trouvent les allégations d’ingérence politique de la part du bureau du premier ministre dans le dossier de SNC-Lavalin. La démission de Mme Wilson-Raybould laissait entrevoir qu’il y avait eu, quelque part, une atteinte à son intégrité. Elle en a fait la démonstration mercredi.

Selon la députée de Vancouver Granville, il y aurait eu – et pas qu’un peu – des pressions politiques pendant quatre mois pour qu’elle applique au cas de SNC-Lavalin la nouvelle disposition du Code criminel autorisant la négociation de ce qu’on appelle un «accord de réparation» au lieu d’engager des poursuites criminelles. On cherche ainsi à préserver les emplois et à punir plutôt les dirigeants. Un tel accord de réparation aurait pu être assorti d’un dédommagement punitif de plusieurs centaines de millions de dollars de la part de SNC-Lavalin. Une telle avenue aurait été fortement souhaitable sur le plan économique. Mais on a travesti les discussions en considérations bassement partisanes.

Qu’il y ait eu des discussions sur ce sujet autour de la table du conseil des ministres ou de façon plus restreinte entre le premier ministre et sa ministre de la Justice, c’est normal. Sur le plan politique, c’est un enjeu qui se discute. Le problème, c’est qu’au Canada, la ministre de la Justice est aussi Procureure générale, ce qui vient créer une frontière très mince entre les considérations politiques et l’inacceptable intervention du politique dans le judiciaire. Plus on avance sur ce terrain glissant de l’ingérence, ça peut coûter cher, politiquement, aux libéraux.

Le fait est qu’elle avait pris sa décision: le dossier SNC-Lavalin allait suivre son cours devant les tribunaux. Pas de sauf-conduit. Et c’est là-dessus qu’on a tenté de la convaincre de faire volte-face. Elle n’a jamais cédé. Et on l’a mutée aux Anciens combattants.

Personne, au gouvernement, n’a nié les faits relatés par Jody Wilson-Raybould. Le premier ministre Trudeau s’est contenté de manifester son désaccord quant aux conclusions qu’elle en tire ou à l’interprétation qu’elle en fait.

En attendant la version du premier ministre – et celle de son ex-bras droit Gerald Butts qui a demandé jeudi à être entendu par le même comité parlementaire –, la gestion de crise est déjà commencée dans les rangs libéraux. Le problème, c’est que la crise semble insoluble. D’abord parce qu’on ne sait pas quelle mesure prendre quant à la présence de Jody Wilson-Raybould au sein du caucus libéral. Qui veut maintenant porter l’odieux de l’en exclure, elle qui a déjà remporté la bataille de l’opinion publique? Ensuite parce que les partis d’opposition ont de la matière première à profusion pour alimenter les périodes de questions jusqu’aux élections... au moins.

Ne partons pas en peur et ne tombons pas dans les excès comme l’a fait le chef conservateur Andrew Scheer, en réclamant à cor et à cri la démission de Justin Trudeau et la tenue d’une enquête policière. Attendons au moins d’avoir la version du premier ministre et de son personnel de cabinet et d’avoir aussi le rapport du commissaire à l’éthique.

Il y a quand même un grand risque: que dans ces prochaines étapes puissent naître d’autres ouragans.