Martin Francoeur
Le Nouvelliste
Martin Francoeur

L’hypocrisie républicaine

ÉDITORIAL / Le décès de la juge Ruth Bader Ginsburg est en train de provoquer un véritable tremblement de terre politique chez nos voisins du sud. 

Le président Donald Trump entend annoncer son choix pour la personne qui la remplacera à la Cour suprême d’ici samedi. Et le processus d’approbation pourrait s’enclencher rapidement, une situation que les républicains eux-mêmes avaient dénoncée en 2016.

À l’heure où les républicains pourraient perdre à la fois la présidence et leur majorité au Sénat, il semble devenu impératif pour eux de s’assurer de nommer au plus vite un juge plus conservateur à la Cour suprême, qui penche pourtant déjà du côté droit avec cinq juges contre trois plus progressistes.

Il y a quatre ans, une situation semblable s’était produite. Le président Barack Obama avait choisi Merrick Garland en mars 2016 pour remplacer le juge Antonin Scalia, décédé en février. Mais la majorité républicaine au Sénat avait refusé de l’auditionner étant donné que l’année électorale était bien amorcée. Les républicains espéraient la victoire d’un président républicain, qui nommerait un juge plus conservateur. Garland était pourtant considéré comme un centriste.

Cette fois, nous ne sommes pas à huit mois de l’élection présidentielle, mais bien à moins de deux mois. Et les mêmes républicains sont soudainement pressés de remplacer l’illustre Ruth Bader Ginsburg par un juge – ou plus probablement une juge si on se fie aux indices récents semés par Donald Trump – plus conservateur.

Peut-on avoir un plus bel exemple d’hypocrisie ou d’opportunisme?

Il y a cependant des voix qui s’élèvent au sein du caucus républicain au Sénat pour s’opposer à une nomination précipitée. C’est le cas de la sénatrice Lisa Murkowski, de l’Alaska, et de Susan Collins, du Maine. Mais pour que les démocrates puissent battre une motion visant à lancer le processus de confirmation d’un nouveau juge ou d’une nouvelle juge, il leur faudrait quatre républicains s’alignant avec eux. On peut penser qu’en plus de Mmes Murkowski et Collins, le sénateur Mitt Romney pourrait s’y opposer. Mais dans ce cas, on se retrouverait avec une égalité à 50-50, ce qui fait que le vice-président Mike Pence, titulaire du vote décisif en cas d’égalité au Sénat, pourrait trancher selon la volonté de Donald Trump.

Si celui-ci est si pressé de vouloir procéder à une nomination hautement partisane à la Cour suprême, c’est peut-être parce que deux décisions consécutives, il y a quelques mois, sont allées à l’encontre des volontés du président. Il y a d’abord eu l’extension des droits des salariés homosexuels et transgenres, puis la validation du statut des «Dreamers», assurant la protection à quelque 700 000 jeunes migrants sans papiers.

Trump n’a pas apprécié ces revers. Ils ont été des démonstrations du fait que des juges plus conservateurs, nommés par des républicains, pouvaient adopter des positions plus progressistes ou à tout le moins plus modérées. De telles décisions ont surtout confirmé que la Cour suprême est un solide rempart moral, presque à l’abri d’une ingérence politique abusive. Presque.

Le chemin sera long et ardu pour confirmer une nomination à la Cour suprême. Si les démocrates n’ont pas le compte, ils pourront tenter d’étirer les débats et le vote éventuel. Le calendrier électoral pour le Sénat présente certaines anomalies qui pourraient leur être favorables. Certains observateurs politiques états-uniens vont même jusqu’à suggérer aux démocrates de brandir la menace d’une guerre sans merci, qui passerait par l’attribution du statut de 51e État au District de Columbia (ce qui donnerait deux sénateurs de plus, vraisemblablement démocrates) et l’élargissement de la Cour suprême à treize juges au lieu de neuf. On est cependant encore loin de tout cela. Mais l’idée circule.

Par contre, si le président et son indéfectible allié Mitch McConnell, leader de la majorité au Sénat, parviennent à nommer le remplaçant ou la remplaçante de Ruth Bader Ginsburg à la Cour suprême avant l’élection ou avant l’entrée en fonction du prochain président, cela pourrait entraîner de sérieuses menaces sur des questions sociales comme le maintien ou non de l’Obamacare ou même le renversement de Roe vs Wade, l’arrêt historique rendu en 1973 sur la question de la constitutionnalité des lois qui criminalisent ou restreignent l’accès à l’avortement.

Chose certaine, le décès de Ruth Bader Ginsburg vient souffler dans les voiles de Donald Trump, qui en a bien besoin par les temps qui courent. Cela pourrait avoir pour effet de galvaniser sa base et convaincre certains républicains devenus plus mous de revenir dans le giron du Grand Old Party. Les démocrates pourraient aussi en profiter, à condition que le candidat Joe Biden puisse démontrer avec doigté toute l’hypocrisie et la malhonnêteté des républicains. Il peut aussi rappeler que dans ses dernières volontés, la juge Ginsberg avait souhaité que son remplaçant ne soit pas désigné avant l’entrée en fonction d’un nouveau président ou, si Trump est réélu, avant le début de son deuxième mandat.

Le plus choquant dans cette histoire, c’est que tout ce débat est déjà bien amorcé, quatre jours seulement après le décès de la juge Ginsburg. C’est assurément un manque de respect flagrant envers cette femme hautement respectée. Mais il est vrai que ces temps-ci, le respect semble être devenu une valeur en chute libre au sud de la frontière.