Janine Sutto

L'hommage et sa subjectivité

Mais d'où sort donc ce critère de «rayonnement international» apparemment invoqué par Québec pour justifier le fait de ne pas offrir à la famille de Janine Sutto de tenir des funérailles nationales? Malgré toutes les réticences qu'on peut avoir face à la notion même de funérailles nationales, est-ce que la comédienne méritait moins une telle cérémonie qu'un joueur de hockey ou un syndicaliste?
Le gouvernement du Québec vient-il de manquer un rendez-vous avec l'histoire? Jusqu'à maintenant, si on exclut la douzaine de personnalités politiques qui ont eu droit à des funérailles d'État ou des funérailles nationales, sept hommes ont eu droit à une telle reconnaissance: le poète Gaston Miron, les hockeyeurs Maurice Richard et Jean Béliveau, le peintre Jean-Paul Riopelle, le cinéaste Gilles Carle, le syndicaliste Louis Laberge et l'impresario René Angélil. Il aurait pu être intéressant d'envoyer le message que ce privilège n'est pas réservé uniquement aux hommes.
Plus tôt cette semaine, la fille et le gendre de Janine Sutto, Mireille Deyglun et Jean-François Lépine, ont indiqué aux médias qu'ils comprenaient parfaitement la décision de Québec de ne pas offrir la tenue de funérailles nationales. Le gouvernement, semble-t-il, a invoqué ce critère très vague de la «renommée internationale» ou du «rayonnement international». Offrir de tenir des obsèques nationales pour une personnalité comme Janine Sutto, dont la carrière s'est principalement déployée au Québec, créerait un précédent dont on ne veut pas.
Il faudrait alors qu'on explique en quoi Louis Laberge a eu un rayonnement international. Et qu'on explique aussi comment on peut considérer que le fait de jouer au hockey dans des arénas de Boston, Detroit, New York ou Chicago constitue réellement un facteur de renommée internationale.
L'appréciation de la stature ou de l'envergure d'une personnalité est évidemment subjective. Mais ce critère international ne tient pas la route.
Le ministère des Relations internationales et de la Francophonie, qui est responsable du protocole dans de telles circonstances, définit les différents types de funérailles protocolaires. On mentionne que les funérailles nationales «sont réservées aux personnalités qui ont marqué la vie politique, culturelle ou sociale du Québec, selon une décision du gouvernement».
Marquer la vie politique, culturelle ou sociale du Québec, ça peut très bien se faire sans gagner des prix à Los Angeles, sans être un chouchou de la presse people européenne ou sans avoir un siège à l'Académie française. 
Quand une comédienne meurt à 95 ans, et qu'elle a eu une carrière impressionnante qui aura duré trois quarts de siècle, on peut dire que ça marque la vie culturelle du Québec.
La décision de tenir des funérailles nationales est à la discrétion du gouvernement, ce qui ouvre parfois la porte à de la récupération politique. Dans le cas de Janine Sutto, on dit avoir voulu éviter de «créer un précédent». C'est compréhensible. Mais des précédents avaient déjà été créés et c'est de là que naît la frustration chez certaines personnes. 
C'est un sujet sensible que cette question des funérailles nationales. Il y aurait lieu de définir des critères plus clairs. Ne pourrait-on pas envisager, par exemple, de relier la tenue de tels hommages à un statut déterminé avant le décès? Ne pourrait-on pas établir, par exemple, que les personnalités qui sont reconnues comme grands officiers de l'Ordre national du Québec auront droit à des funérailles d'État ou à des funérailles nationales? Ça éviterait les débats émotifs lorsque survient le décès de quelqu'un qu'on admire, qu'on estime ou qu'on déteste.
Janine Sutto sera finalement exposée dans le hall d'honneur de l'hôtel de ville de Montréal, comme on l'avait fait aussi, entre autres, pour Gilles Latulippe. Elle est peut-être là, la solution. Qu'une ville ou une municipalité récupère la balle au bond quand Québec dit non.
Au moins, ça permet un hommage de la part du public.