Les vendeurs du temple

ÉDITORIAL / C’est certainement une bonne chose d’avoir mis un terme au processus de vente de l’église Saint-Jean-de-Brébeuf au Centre culturel islamique de la Mauricie. Plus on avançait dans ce dossier, plus on avait l’impression que c’était une démarche improvisée et qui dérogeait aux mesures élémentaires de consultation qu’un tel projet nécessite. Les paroissiens ont été mis devant le fait accompli. Ou presque.

Il aura fallu l’intervention de l’évêque du diocèse de Trois-Rivières, jeudi, pour que le processus en cours soit interrompu. Mieux vaut, s’il faut réellement vendre cette église, tout reprendre à zéro et mettre dans le coup les membres de la communauté autrement que par des comptes rendus dans le semainier paroissial.

La transaction envisagée initialement posait des problèmes non seulement sur la forme mais aussi sur le fond. Le projet avait une connotation émotive plus forte encore que n’importe quelle hypothèse de vente ou n’importe quelle menace de fermeture en raison de l’identité de l’acquéreur potentiel. Et c’est précisément parce que la communauté musulmane de Trois-Rivières avait un oeil sur le bâtiment – parce qu’elle est trop à l’étroit dans l’appartement qui lui sert de mosquée juste en face – que le débat a magistralement dérapé.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la vente de l’église Saint-Jean-de-Brébeuf soulève les passions. Le plus qu’on pourrait dire, c’est qu’elle soulève aussi d’inquiétants élans de racisme et de xénophobie. Ce qui a été entendu mardi soir dernier à l’intérieur de l’église aurait dû être immédiatement et vivement condamné par quelque autorité ecclésiastique ou quelque représentant de la Fabrique qui s’y trouvait.

Sans reprendre ici les grossièretés qui ont été entendues, mentionnons qu’on a laissé passer toutes sortes de préjugés sur les membres de la communauté musulmane, rumeurs sur la provenance des fonds nécessaires à la transaction, allusions à la théorie du complot, raccourcis argumentaires et amalgames honteux. On a laissé applaudir d’autres personnes présentes à des propos aussi peu respectueux. Il y avait certainement une bonne dose d’hypocrisie, aussi, dans tout ce qui a été dit au sujet de cette transaction avortée.

Ici aussi, Mgr Luc Bouchard est intervenu pour corriger le tir et pour offrir ses excuses aux musulmans qui auraient pu, avec raison, être choqués ou blessés par les propos entendus mardi soir ou rapportés dans les médias.

Sur le fond, ceux qui avançaient maladroitement l’argument du prix de vente trop bas auraient dû s’informer un peu sur les autres transactions semblables qui ont été conclues ces dernières années. Certains s’insurgeaient devant le fait qu’on s’apprêtait à vendre une église pour un prix quatre fois inférieur à son évaluation municipale. À Shawinigan, il y a quelques mois, on a vendu l’église Saint-Pierre pour 40 000 $ alors que l’évaluation municipale était de 2,5 millions $. C’est soixante fois moins. L’église Sainte-Marie-Madeleine, construite au début des années cinquante, quelques années à peine avant Saint-Jean-de-Brébeuf, a été vendue pour 250 000 $ en 2018, après une première transaction qui n’avait permis d’obtenir que 125 000 $ sur le prix de vente initial de 415 000 $.

Quant au débat sur la transformation d’une église en mosquée, on aurait pu se rassurer en constatant qu’il y a des exemples en France. Et ceux qui y voient une hérésie pourraient trouver réconfort dans les propos du président de l’Association culturelle islamique de l’Estrie, Mohamed Golli, qui avait déclaré, en réfutant les rumeurs d’acquisition d’une ancienne église à Sherbrooke, que sa communauté croyait «qu’une église a une valeur patrimoniale, religieuse et sentimentale qui lui est propre» et qu’il était difficilement envisageable pour lui de l’acquérir pour la transformer en centre communautaire pour la communauté musulmane.

Il y a parfois beaucoup de sagesse dans les propos de ceux que certains s’appliquent à dénigrer. Il y a des examens de conscience qui s’imposent. Et sans doute quelques actes de contrition.