Martin Francoeur
Le Nouvelliste
Martin Francoeur

Les maringouins de Nicolet

ÉDITORIAL / Les maringouins auront la vie sauve à Nicolet pour les deux prochaines années. 

La Ville vient de prendre une décision courageuse qui aura certainement un double effet: elle réjouira les défenseurs de l’environnement qui jugent que l’épandage de Bti constitue une nuisance sur les écosystèmes et elle irritera les citoyens qui recherchent un peu de confort pour pratiquer des activités extérieures ou, le soir venu, pour profiter de leur terrasse et du barbecue. Mais une fois de plus, Nicolet fait figure de pionnière dans la région en adaptant ses pratiques au nouveau «principe de précaution» qui fait maintenant partie des lignes directrices du gouvernement du Québec en matière de contrôle biologique des moustiques.

La Ville de Nicolet a coupé la poire en deux, lundi, en choisissant de ne pas renouveler le contrat relatif au contrôle biologique des moustiques, mais de poursuivre le traitement biologique contre les mouches noires. Selon la mairesse Geneviève Dubois, la Ville veut plutôt déployer des moyens alternatifs pour contrôler les moustiques, notamment le recours aux plantes répulsives et l’installation de nichoirs.

L’administration municipale a pris cette décision au terme d’une démarche qu’on dit «extrêmement sérieuse», initiée dans un contexte où de nouvelles études et de nouveaux rapports concernant le contrôle des insectes piqueurs sont disponibles. En clair, on dispose maintenant d’une information scientifique plus étoffée qu’il y a quelques années. Dans le cas de Nicolet et de la MRC de Nicolet-Yamaska, la décision d’octroyer le contrat à GDG Environnement pour le contrôle des insectes piqueurs avait été prise au printemps 2018.

C’était avant la publication d’un document d’orientation publié par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs sur le contrôle des insectes piqueurs à l’aide du Bti et du Bsph. Le document, disponible sur le site web du ministère, vient mettre de sérieux bémols à l’utilisation à grande échelle du Bti. On peut notamment y lire que ce produit peut avoir des impacts sur le fonctionnement des réseaux trophiques et des écosystèmes, qu’il a abaissé les seuils de tolérance individuelle, que l’acceptabilité sociale est encore controversée et qu’elle est essentielle avant de recourir à un tel procédé et que le lobbying par différents acteurs, pour ou contre, influence considérablement la prise de décision. Le ministère recommande aussi de privilégier les méthodes alternatives moins invasives et souvent plus économiques, comme les pièges à moustiques.

Mais par-dessus tout, le ministère insiste maintenant sur le principe de précaution, qui consiste essentiellement à prévenir les dégâts en ayant recours à des mesures visant à prévenir les dommages graves ou irréversibles à l’environnement. Dans un contexte où plusieurs questions demeurent encore sans réponse concernant l’utilisation du Bti et que les positions scientifiques sont partagées, ce principe de précaution prend tout son sens. Dans un souci de saine gouvernance, des administrations municipales l’invoquent maintenant pour justifier leur volte-face ou leur réticence à aller de l’avant avec un traitement biologique des insectes piqueurs.

C’est sans doute cela qui explique en bonne partie le non-renouvellement du contrat par la Ville de Nicolet. À cela s’ajoute une diminution de la satisfaction, bien perceptible dans les commentaires que dit avoir reçus la mairesse Dubois. Ce qui peut surprendre et qui rend courageuse la décision de la Ville, c’est que le sondage en ligne sur le sujet était encore relativement positif, avec un taux de satisfaction de 69 %. Mais c’était une deuxième baisse consécutive que l’on observait.

Les considérations budgétaires y sont aussi pour beaucoup. La Ville doit parfois établir des priorités et le recours au contrôle des insectes piqueurs, s’il peut être considéré comme un élément lié à la qualité de vie, est loin de passer le test des dépenses essentielles et incontournables des villes et des municipalités. Même si la Ville payait environ la moitié de la facture et que l’autre moitié était facturée sur le compte de taxes, il reste que c’est de l’argent qui n’était pas utilisé pour d’autres fins, peut-être plus urgentes ou plus judicieuses.

Là-dessus, d’autres villes auraient intérêt à prendre des notes, même si des sondages de satisfaction donnent des résultats qui pourraient justifier le maintien de la pratique. À Shawinigan, par exemple, l’utilisation du Bti pour contrôler les insectes piqueurs préoccupe certains citoyens. Et Shawinigan est loin d’être une ville qui roule sur l’or.

Enfin, au-delà des considérations liées à l’efficacité de la mesure, à la qualité de vie des citoyens et au budget consacré à une telle mesure, il faut reconnaître que la décision de la Ville de Nicolet est surtout cohérente avec plusieurs autres actions qu’elle a déployées en matière d’environnement, d’écologie et de lutte aux changements climatiques.

On n’a certainement pas fini de débattre de la pertinence du traitement biologique des insectes piqueurs, de ses effets, de ses bienfaits, de ses coûts et de ses risques. Le camp des pour et celui des contre sont déjà bien polarisés. L’histoire récente le démontre, avec la formation de groupes citoyens, l’intervention de fournisseurs de services, le recours à des conférenciers sur le sujet, la publication de lettres d’opinion bien campées.

Mais plus la science évolue, plus l’acceptabilité sociale du recours à ce procédé risque de diminuer.