Justin Trudeau, mardi, lorsqu'il a présenté ses excuses.

Les larmes de Superman

Justin Trudeau n’a pu retenir ses larmes. Encore, pourrait-on dire. Il nous a habitués à ses montées d’émotion qui se traduisent souvent par des yeux humides, un petit reniflement et le déploiement savamment orchestré du mouchoir de poche. Ceux qui aiment Justin diront inévitablement qu’il est sensible et authentique. Ceux qui ne peuvent pas le blairer diront qu’il en fait trop, que ce sont des larmes de crocodile. C’est inévitable.

Notre premier ministre est à l’aise avec ses émotions. Celui-là même qui n’hésitait pas, il y a un peu moins d’un mois, à se montrer aux Communes en costume de Superman sous son apparence de Clark Kent pour rigoler un peu est aussi capable de verser quelques larmes lorsque la situation l’exige.

Le problème, c’est qu’on dirait que les événements semblent un peu trop souvent l’exiger. Au cours des deux dernières années, on a vu Justin Trudeau pleurer à quelques occasions: lors des excuses aux anciens élèves des pensionnats autochtones de Terre-Neuve-et-Labrador, lors de l’attentat à la mosquée de Québec, lors du décès de Gord Downie du groupe Tragically Hip, lors des jeux des anciens combattants, lors d’une visite à Auschwitz... Et hier, en pleine Chambre des Communes, en offrant ses excuses aux personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles, transgenres, queers et bispirituelles (LGBTQ2).

Sur le fond, les excuses officielles du gouvernement envers les personnes LGBTQ2 ayant subi un préjudice à cause des lois, politiques et pratiques fédérales étaient nécessaires. Il y a une cohérence dans les actions: le gouvernement versera non seulement des compensations financières, mais il est maintenant disposé à radier certaines condamnations. C’est enchâssé dans le projet de loi C-66, qui prévoit que quiconque a été condamné pour grossière indécence, sodomie ou relations sexuelles anales dans le cadre d’«une activité sexuelle consensuelle» entre des personnes de même sexe âgées de 16 ans ou plus pourra déposer une demande de radiation à la Commission des libérations conditionnelles du Canada. 

Il ne faut pas en douter: mardi était un grand jour pour les personnes LGBTQ2 et plus particulièrement pour les fonctionnaires fédéraux de ces communautés, notamment ceux des Forces armées canadiennes et de la GRC, qui ont été victimes d’oppression, de harcèlement ou de discrimination en raison des lois, des politiques et des pratiques fédérales. Au fil des ans, le gouvernement avait laissé tomber de nombreux citoyens dont la vie et les moyens de subsistance ont été détruits simplement à cause de qui ils étaient ou de qui ils aimaient. 

Il suffit d’entendre l’histoire de Diane Pitre, mise en lumière dans différents médias au cours des derniers jours, pour se rendre compte que des excuses et un dédommagement s’imposaient. Cette ex-militaire s’était fait dire qu’elle était une «menace au pays» à cause de son orientation sexuelle, l’empêchant de simplement servir son pays comme elle avait toujours voulu le faire. 

Comme plusieurs autres militaires, elle a été expulsée des Forces armées canadiennes après que des enquêtes et des interrogatoires dignes des régimes de répression politique eurent démontré qu’elle était lesbienne.

Diane Pitre n’est qu’une des centaines, voire des milliers de victimes des politiques fédérales ayant entraîné un traitement injuste ou une humiliation. Il y a autant de drames qu’il y a de victimes. 

La bonne nouvelle, en plus de soulager ces hommes et ces femmes et de leur redonner une dignité qu’on leur avait enlevée, c’est que le geste du fédéral aura permis de prendre conscience de l’ampleur du phénomène et de sa longévité. 

C’est sur la forme que les excuses risquent de moins bien passer. Les demandes répétitives de pardon et la tendance du premier ministre à surjouer laisseront une impression d’esbroufe ou de manque d’authenticité. Être trop proche de ses émotions, ça peut être à double tranchant. 

Dommage, parce que le message envoyé mardi mérite un retentissement qui ne doit pas être discrédité par les larmes du messager.