Les apparences d’un ultimatum

ÉDITORIAL / La nouvelle offre globale et finale de l’employeur aux syndiqués de l’Aluminerie de Bécancour a toutes les apparences d’un ultimatum. Un rejet, insistent les représentants de la partie patronale, entraînerait l’arrêt complet de ce qu’il reste de cuves en opération. Ce serait cliché de dire que ça passe ou ça casse. Mais on va le dire quand même.

Cliché parce qu’au cours des dix-sept derniers mois, on l’a lu et entendu à quelques reprises. Des élus, des observateurs, des experts en relations de travail, des commentateurs, de simples citoyens aussi. Beaucoup de simples citoyens.

Mais c’est tout le contexte de la présentation de la plus récente offre, mercredi, qui laisse croire qu’il y a une véritable urgence. Cette rarissime sortie médiatique de l’état-major de l’Aluminerie de Bécancour et d’Alcoa ne laissait pas de doute: on veut faire la démonstration que l’employeur est disposé à faire certains compromis et surtout, qu’il souhaite un règlement rapide.

Cette sortie médiatique de l’employeur – qui jusque-là se limitait à des communiqués laconiques – avait des objectifs précis en ce qui a trait à l’opinion publique et à la stratégie de négociation. Les dirigeants de l’entreprise ont joué la carte de la transparence – dans une certaine mesure évidemment – pour donner l’impression que l’offre dite finale est généreuse ou à tout le moins satisfaisante. Les travailleurs le percevront peut-être autrement. Mais le ton péremptoire et l’utilisation de termes comme «croisée des chemins» ou «dernière tentative» en disent long sur l’intention de l’employeur.

L’offre présentée mercredi comprend des bonifications par rapport à celle qui avait été présentée en mars dernier. Des «avancées intéressantes», selon le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité, Jean Boulet. Il appartiendra aux syndiqués de juger si elles sont suffisamment intéressantes pour mettre un terme au conflit, mais la pression est forte sur ces derniers.

La nouvelle mouture de l’offre patronale comprend des bonifications totalisant 8 millions $ pour le régime de retraite, une réduction du recours à la sous-traitance et 8000 heures rémunérées pour les affaires syndicales et le retrait de la poursuite de 19 millions $ déposée par l’entreprise en avril 2018. On prévoit aussi un plan de retour au travail assorti d’une indemnisation de 635 $ pour les employés qui ne seraient pas encore rappelés après cinq mois. L’employeur dit être en mesure de rappeler 85 % des employés dans les six mois suivant une entente. Sur le plan salarial, l’offre prévoit des augmentations annuelles totalisant 15,3 % sur six ans, correspondant à la durée souhaitée pour la nouvelle convention collective.

À plusieurs égards, la nouvelle proposition de l’employeur ressemble à ce qui vient de servir de base au renouvellement des contrats de travail à l’usine d’Alcoa de Baie-Comeau.

Il restera certainement des irritants pour les syndiqués. La volonté de l’employeur d’avoir plus de flexibilité dans l’organisation du travail est assortie d’une réduction du nombre de postes, environ 130 selon la partie patronale. C’est un peu moins que le nombre d’employés qui ont décidé de démissionner depuis le début du lock-out.

Ajoutons à cela le fait que l’employeur arrive avec une proposition qui n’est pas le résultat d’une véritable négociation: l’offre finale et globale arrive avec une date de péremption, celle du 5 juillet. Ça donne une vague impression de couteau sur la gorge, ce qui vient obscurcir l’image d’ouverture que semblait vouloir donner l’employeur.

L’offre déposée mercredi souffre toutefois d’une lacune: elle n’est associée à aucun plan d’investissement qui permettrait de consolider le positionnement de l’usine de Bécancour et de garantir la volonté de l’employeur de poursuivre ses activités et, par conséquent, d’y maintenir des emplois stables et bien rémunérés.

Il faudra voir de quelle façon chaque employé mettra tout cela dans sa balance des pour et des contre. Et retenir – encore une fois – notre souffle d’ici le 5 juillet.