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Martin Francoeur
Le Nouvelliste
Martin Francoeur
Regine Laurent, présidente de la Commission.
Regine Laurent, présidente de la Commission.

L’éloge du gros bon sens

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ÉDITORIAL / S’il y a un constat que l’on peut faire en prenant connaissance des conclusions de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, c’est qu’elles constituent un menu copieux pour ce qui pourrait devenir un projet de société. À condition que la volonté politique soit au rendez-vous.

On avait déjà eu un bon avant-goût des recommandations de la Commission présidée par Régine Laurent lors du rapport préliminaire présenté en novembre dernier. Et comme on avait déjà pu l’observer, ces recommandations ratissent large et remettent l’intérêt de l’enfant au sommet de la liste des priorités. C’est, pourrait-on dire, l’éloge du gros bon sens.

La présentation de ce rapport survient deux ans presque jour pour jour après le décès tragique d’une fillette de sept ans à Granby. C’est l’événement déclencheur de cette commission publique et c’est aussi l’événement qui pourra faire en sorte que le rapport ne soit pas déposé sur une tablette pour s’y empoussiérer et tomber dans l’oubli.

Le gouvernement de la CAQ a déployé les grands moyens pour revoir le système de protection de la jeunesse et il serait mal avisé de ne pas donner suite, au moins progressivement, aux conclusions de la Commission Laurent. Quand on entend près de 300 témoins, qu’on reçoit 230 mémoires et que plus de 1500 appels sont reçus via la ligne téléphonique spéciale mise en place pour les jeunes, les parents, les familles d’accueil et les intervenants, c’est clair qu’il y a de fortes préoccupations quant à la façon dont le Québec traite ses enfants.

Le rapport met beaucoup l’accent sur la cohabitation difficile, voire impossible, des deux principes directeurs de la Direction de la protection de la jeunesse: l’intérêt de l’enfant et le maintien de celui-ci dans sa famille naturelle. C’est cette dualité qui a souvent donné lieu à des retours des enfants auprès de leurs parents biologiques après des signalements et des enquêtes de la DPJ. La moitié de ces retours seraient des échecs, peut-on lire. Et dans certains cas, les conséquences ont été tragiques.

En ce sens, bon nombre de recommandations sont étroitement liées à la prépondérance des droits et de l’intérêt de l’enfant. Le maintien d’un lien familial avec les parents biologiques tombe deuxième. Et c’est très bien ainsi.

Au coeur des mandats évoqués par les auteurs du rapport, on retrouve l’adoption d’une Charte des droits de l’enfant qui reconnaîtra que l’enfant a le droit d’évoluer dans une famille et un environnement bienveillants. Une telle considération justifie plusieurs des actions proposées et qui découleront des travaux de la Commission.

C’est notamment le cas de la modification de la Loi sur la protection de la jeunesse, pour y enchâsser l’importance d’assurer la continuité des soins et la stabilité pour l’enfant lorsque le retour dans son milieu familial n’est pas possible. C’est aussi le cas pour la nécessité de fournir un meilleur financement aux organismes communautaires, une meilleure reconnaissance du travail des intervenants et intervenantes, un allègement de leurs tâches, ou encore la création d’un poste de commissaire au bien-être et aux droits de l’enfant.

Voilà une recommandation majeure de ce rapport. Il n’était pas normal de voir la protection de la jeunesse reléguée au rang de simple direction à l’intérieur d’un ministère mammouth comme celui de la Santé et des Services sociaux. Québec a déjà corrigé en partie cette incongruité en mars dernier, alors qu’on a procédé à la nomination d’une directrice nationale de la protection de la jeunesse. La nomination d’un commissaire dédié au bien-être de l’enfant devrait bonifier cette nouvelle structure.

Enfin, la notion de prévention occupe une place importante dans les recommandations du rapport. Si on peut déceler des problèmes en amont, on pourra certainement éviter des situations aux conséquences tragiques. Des interventions plus nombreuses et plus efficaces dans les écoles, dans les familles ou dans les services psychosociaux permettraient sans doute d’éviter que des enfants se rendent dans le système de la DPJ, ce qui constituerait inévitablement une amélioration.

Le rapport de la Commission Laurent vient fournir au gouvernement un mode d’emploi, une feuille de route bien garnie. Trop, diront certains. Mais quand il s’agit de la protection des enfants, on n’ira certainement pas reprocher qu’il y a trop de matière dans ce volumineux rapport.

Déjà, le gouvernement entend déposer, au cours des prochains mois, un projet de loi visant à renforcer le système de protection de la jeunesse. Certains principes directeurs de cette intervention législative découleront directement des travaux de la commission.

Si certaines mesures peuvent être déployées rapidement, d’autres nécessiteront un changement de culture qui se fera inévitablement sur un plus long terme. C’est le cas pour la valorisation du travail des intervenantes et la nécessité d’alléger leur tâche.

Régine Laurent disait lundi qu’elle est consciente qu’elle n’a pas une baguette magique mais qu’il était nécessaire de travailler pour que soient atteints les objectifs de protection de l’enfant, de respect et de reconnaissance de ses droits. En ce sens, les travaux de la Commission et le rapport qui en découle constituent de formidables outils.

Au cours de l’année 2019-2020, on a dénombré 118 316 signalements à la DPJ, une hausse de 12 % par rapport à l’année précédente. C’est 35 % de plus que ce qui avait été enregistré en 2015-2016. Ça en dit long sur la nécessité de réformer le système de protection de la jeunesse. De façon adéquate, moins bureaucratisée. Plus humaine.

Et le rapport de la Commission Laurent devrait permettre de s’engager sur cette voie.