Michaëlle Jean

Le sommet de l’hypocrisie

Avec un sommet qui se déroule en Arménie, au cours duquel on s’apprête à désigner comme secrétaire générale une Rwandaise, l’Organisation internationale de la Francophonie est en train de perdre le peu de crédibilité qu’il lui reste.

Le sommet d’Erevan est le sommet de l’hypocrisie. Le limogeage élégant de la secrétaire générale, la candidature aiguillée de Louise Mushikiwabo, la présence de représentants d’États qui n’ont à peu près rien de francophone ou de francophile, les alliances stratégiques, les discours félons: tout cela fait chuter l’intérêt qu’un tel événement et un tel regroupement devraient normalement avoir.

Jeudi, Michaëlle Jean a écouté avec froideur les hommages de ceux qui lui ont tourné le dos. Le président français Emmanuel Macron et le premier ministre canadien Justin Trudeau ont eu beau souligner son apport à l’Organisation, ils l’ont tous deux larguée.

Le Canada et le Québec ont attendu jusqu’à la toute dernière minute pour annoncer qu’ils retiraient leur appui à Michaëlle Jean, probablement après avoir tenté, en vain, de négocier une sortie plus gracieuse. Le constat était évident: l’ex-gouverneure générale du Canada n’avait plus de chances face au mot d’ordre français et au soutien du bloc de pays africains.

Le premier ministre Justin Trudeau espère peut-être, en se ralliant au consensus africain, aller chercher des appuis pour l’obtention d’un siège temporaire au Conseil de sécurité des Nations unies. Une sorte de monnaie d’échange.

Mais d’autres constats apparaissent quand on observe ce que devient l’Organisation elle-même. Emmanuel Macron, au-delà des hommages doucereux, a fait montre de lucidité dans son discours en proposant de «réinventer notre Francophonie», de recentrer l’action de l’OIF et de lui donner «un mandat fort en faveur de notre langue et du plurilinguisme». Selon lui, l’action de l’OIF doit revoir ses actions, se concentrer sur l’éducation en Afrique, sur l’enseignement des langues étrangères et sur le rehaussement des exigences des pays membres en matière de promotion du français. Il a surtout plaidé pour que la Francophonie ne devienne pas «un club convenu, un espace fatigué».

Michaëlle Jean, lucide face au sort qui l’attendait, a défendu «l’humanisme intégral et les valeurs universelles» et a elle aussi posé des questions pertinentes. «Sommes-nous prêts à accepter que les organisations internationales soient utilisées à des fins partisanes? [...] Sommes-nous prêts à accepter que la démocratie, les droits et les libertés, soient réduits à de simples mots, que l’on vide de leur sens au nom de la realpolitik, de petits arrangements entre États ou d’intérêts particuliers?», a-t-elle demandé en visant directement les jeux de coulisses et le laisser-aller de l’Organisation.

Ces critiques sont aussi une allusion au soutien de la France à l’élection de Louise Mushikiwabo, un enjeu diplomatique qui dépasse le cadre de l’OIF. Dans un contexte plus large, la désignation de Louise Mushikiwabo comme secrétaire générale apparaît, aux yeux de plusieurs, comme un non-sens. Cette diplomate est actuellement ministre des Affaires étrangères du Rwanda, un pays dont le gouvernement brime les droits humains, notamment la liberté d’expression, la liberté d’association et la liberté de presse.

Enfin, au-delà de cette étrange passation des pouvoirs, la Francophonie devient de plus en plus un grand mystère quand on observe la liste des États membres, des États associés et des États observateurs. Parmi les 54 États membres, plusieurs comme la Moldavie, le Cambodge, l’Égypte ou le Viet Nam, ont moins de 3 % de locuteurs francophones. Des nations comme le Qatar, le Ghana, l’Ukraine, l’Argentine, le Mexique et le Monténégro se retrouvent parmi les États associés ou les États observateurs.

La Francophonie s’éparpille, s’éloigne de ce qui unit d’abord ses membres. Elle se donne des airs d’organisation internationale à vocation plus large. Et on sait tous ce qui est arrivé à la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf...