Martin Francoeur
Le Nouvelliste
Martin Francoeur

Le président qui a changé notre job

ÉDITORIAL / Ça fait plusieurs éditoriaux que j’écris sur Donald Trump. Sur les élections présidentielles aux États-Unis. Sur la course à l’investiture démocrate qui a propulsé Joe Biden comme candidat à la présidence. Sur les décisions ou les nominations controversées du président sortant. 

Ces derniers jours, je me suis demandé pourquoi la tentation était si forte de parler de politique états-unienne dans les médias canadiens et, forcément, dans celui-ci. Au-delà de la justification évidente basée sur la proximité économique entre nos deux pays et des forts liens sociaux et culturels qui les lient, il y a une autre raison. Elle est purement professionnelle. Donald Trump a modifié le travail des journalistes en ajoutant la tâche saugrenue de devoir justifier leur crédibilité et leur intégrité.

Avant même son entrée en fonction comme président, en janvier 2017, Donald Trump avait entrepris une opération de dénigrement des médias dits traditionnels. Aux États-Unis, le tableau des victimes comprend des organes de presse aussi crédibles que le New York Times, le Washington Post, ou des grands réseaux télévisés comme NBC, ABC, CBS, CNN ou MSNBC.

Donald Trump accuse ces médias – qu’il appelle mainstream liberal media ou, plus récemment, lamestream media – d’imposer à la société américaine une vision politiquement correcte au profit des élites ou de l’establishment. Lui-même en opposition ouverte face aux élites, il était prévisible qu’il s’en prenne ainsi à ceux qu’il considère être les véhicules de cette idéologie. Son utilisation presque frénétique de Twitter témoigne de sa volonté de contourner les médias. Sa façon de choisir les journalistes qui peuvent poser des questions lors des conférences de presse marque aussi une tendance à ignorer ou à punir les représentants de médias qu’il n’apprécie pas.

Le recours systématique à des qualificatifs calomnieux ou à l’expression maintenant consacrée de «fake news» pour commenter le travail de plusieurs médias d’information a laissé des traces au sein de sa base partisane et de la population en général. Le hic, c’est que dans le dictionnaire déjà très limité de Donald Trump, le terme fake news ne signifie pas une information fausse ou trompeuse, mais plutôt une information qui lui est défavorable. Et ce n’est pas tout le monde qui perçoit cette subtilité de la même façon.

En quelques années, la crédibilité des médias chez nos voisins du sud s’est effritée simplement parce qu’un président y allait d’attaques répétées et généralement non fondées. Cette méfiance a traversé la frontière, qui est loin d’être imperméable aux courants idéologiques.

Il se trouve au Canada des partisans de Trump. Des partisans qui ne votent évidemment pas pour lui mais qui adhèrent à son style populiste et à certaines de ses idées, notamment celles portant sur le rôle et le travail des médias, qu’il a même qualifiés d’«ennemis du peuple». Comment se fait-il qu’on ait aperçu, ici même au Québec, des participants à des rassemblements contre certaines mesures sanitaires liées à la pandémie de COVID-19 qui brandissaient des drapeaux «Trump-Pence 2020» ou qui portaient fièrement des casquettes «Make America Great Again»? Il y a là quelque chose qui m’échappe.

Certains opposants au port du masque et plusieurs adhérents à différentes théories conspirationnistes, de ce côté-ci de la frontière, éprouvent parfois le même sentiment de méfiance ou carrément d’hostilité envers les médias.

Les conséquences de cette perception des médias sont nombreuses et disproportionnées: des journalistes se retrouvent malmenés lors de manifestations, se font insulter ou menacer sur les réseaux sociaux. La profession journalistique se retrouve discréditée et ses représentants doivent maintenant répondre aux accusations propagées par ceux qui croient dur comme fer qu’il y a un grand complot dont les médias font partie et que tous les journalistes sont à la solde des intérêts corporatistes associés au courant de pensée opposé au leur. Ils doivent aussi répondre aux interrogations de ceux qui ne partagent peut-être pas des opinions aussi extrémistes mais qui ont vu des doutes surgir, probablement par cette méfiance ambiante.

Mais peut-on réellement parler d’une crise de confiance? Les médias ont tous, sans exception, des examens de conscience à faire sur la façon dont ils traitent et analysent l’information. Surtout celle sur des sujets sensibles, qui polarisent facilement. Mais fondamentalement, c’est un exercice qu’ils font constamment. Tous les jours.

Il y a peut-être des modifications à apporter au travail des journalistes. Mais il y a surtout de l’éducation à faire sur le rôle des médias, le fonctionnement de ceux-ci, le processus de vérification des faits, l’éthique et la déontologie journalistiques. Vivement que se retrouve dans le parcours scolaire québécois, un cours d’éducation civique qui inclurait un volet d’éducation aux médias et des procédés pour identifier des fausses nouvelles, pour déterminer des sources fiables.

Si on se fie aux résultats d’une étude récente menée par des chercheurs de l’Université Laval, qui démontre que 83 % des répondants disent faire «très» ou «assez» confiance aux médias, la méfiance serait alimentée par une minorité. Mais une minorité qui s’exprime fort sur les réseaux sociaux, notamment.

Et c’est cette minorité qui force les travailleuses et travailleurs de l’information à convaincre le public de leur intégrité et de la nécessité du rôle qu’ils jouent dans une société démocratique. À cet égard, il est intéressant de voir que des médias ont choisi, tout récemment, d’interrompre des points de presse de Donald Trump ou de sa porte-parole parce que les discours étaient truffés de faussetés ou de demi-vérités. Déjà qu’il y a un réflexe de plus en plus naturel qui consiste à procéder à des vérifications factuelles lors de discours ou de débats, voilà qu’on pousse l’audace un peu plus loin en ne diffusant pas certaines communications, au nom de l’intérêt supérieur de la nation et de l’intégrité de ses institutions démocratiques. Un média, c’est fait pour informer, pas pour désinformer ou colporter des propos manifestement erronés.

Nous ne sommes peut-être pas rendus là. Du moins, pas encore. Mais pour éviter qu’on s’y rende, il faut maintenant expliquer davantage et mettre en contexte le travail des médias. Donald Trump, en quelque sorte, nous aura forcés à faire un exercice d’introspection, à nous justifier, à répondre aux interrogations parfois légitimes du public. Au fond, ce n’est pas complètement mauvais comme exercice.

Mais les moyens pris pour en arriver là auront laissé des marques profondes. Il était temps qu’on passe à autre chose.