Martin Francoeur
Le Nouvelliste
Martin Francoeur

Le point de rupture

ÉDITORIAL / «Mes amis, nous sommes arrivés à la fin d’un long voyage. Le peuple américain a parlé, il a parlé clairement.

Il y a quelques instants, j’ai eu l’honneur d’appeler mon adversaire pour le féliciter d’avoir été élu président de ce pays que nous aimons tous les deux.

Dans une compétition aussi longue et difficile que cette campagne, son seul succès m’impose le respect pour sa compétence et sa persévérance.

Mon adversaire et moi avons discuté de nos différences, et il a prévalu. Il n’y a aucun doute que ces différences demeurent. Les temps sont difficiles pour notre pays. Et ce soir, je promets au prochain président de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour l’aider à nous conduire à travers les nombreux défis qui nous attendent.

Je supplie tous les Américains qui m’ont soutenu de me rejoindre pas seulement en le félicitant mais en offrant à notre prochain président notre bonne volonté et nos efforts sincères pour trouver les moyens de nous rassembler et les compromis nécessaires pour gommer nos différences et restaurer notre prospérité, défendre notre sécurité dans un monde dangereux, et laisser à nos enfants et petits-enfants un pays plus fort et meilleur que celui dont nous avons hérité.

Quelles que soient nos différences, nous sommes tous Américains. Croyez-moi, aucune autre appartenance n’est plus importante à mes yeux.

Il est naturel de ressentir ce soir une certaine déception. Mais demain, nous devrons dépasser celle-ci et travailler ensemble pour faire avancer notre pays de nouveau.

Je souhaite bonne chance à l’homme qui fut mon adversaire et sera mon président. Et j’appelle tous les Américains, comme je l’ai souvent fait durant cette campagne, à ne pas désespérer de nos difficultés présentes mais à croire toujours en la promesse et la grandeur de l’Amérique.»

* * *

Ça, c’est de l’élégance. De la dignité. De la classe. C’est exactement ce qu’on attend de n’importe quel citoyen qui se voit confier le privilège de servir la population et qui, à un moment précis, voit cette population lui préférer quelqu’un d’autre.

Ces mots sont extraits du discours de concession de John McCain. Le candidat républicain battu par Barack Obama en 2008. Un homme politique respecté de tous, y compris de la plupart de ses collègues démocrates au Sénat, où il a représenté l’Arizona pendant plus de trente ans. Un gentleman.

On aurait voulu que de tels mots soient ceux de Donald Trump, sur le point d’être chassé de la Maison-Blanche. Mais c’est loin d’être le cas. Le président sortant continue de se proclamer vainqueur, de dénigrer le travail des officiers électoraux à travers le pays, à remettre en question l’intégrité de l’élection, à déclarer illégaux les bulletins de vote qu’on continuait à compter au-delà de la journée du scrutin.

Depuis quelques jours, Donald Trump n’en finit plus de déshonorer sa fonction et de mutiler la démocratie et les valeurs qu’elle sous-tend.

Dans un geste rarissime, trois grands réseaux ont interrompu la diffusion en direct du discours de Trump jeudi soir parce qu’il était truffé de faussetés. Le quotidien USA Today a retiré la vidéo de son site web et a procédé à une vérification factuelle, justifiant ce geste par le fait que le travail des médias «est de diffuser la vérité et non les conspirations non fondées».

Il ne s’agit pas ici de brimer la liberté d’expression de qui que ce soit. Il s’agit d’une décision prise dans l’intérêt national et en parfaite conformité avec la liberté de la presse, un autre grand principe reconnu dans la Constitution. C’était la bonne décision à prendre. C’est courageux et vertueux. On semble enfin vouloir mettre fin à la tolérance, au silence, voire à la complaisance envers celui qui attaque les démocrates, les journalistes et à peu près tous ceux qui ne pensent pas comme lui. On savait que l’homme était pathétique, menteur et pitoyable. On le sait maintenant dangereux.

Le point de rupture a été atteint. Il est plus que temps qu’on passe à autre chose.