Le nouveau «boisé de bataille»

Ça commençait à faire longtemps qu’on n’avait pas eu de grande mobilisation citoyenne à Trois-Rivières. Et il semble bien que ce soit un boisé qui viendra combler cette lacune. Fort heureusement d’ailleurs.

La récente mise en vente du boisé des Estacades, un terrain privé de 300 000 mètres carrés situé le long de la rivière Saint-Maurice, entre les secteurs Cap-de-la-Madeleine et Saint-Louis-de-France, a suscité une vive inquiétude dans la population. Sur les réseaux sociaux, les commentaires ont été nombreux, rapides et acérés. Une pétition a vite été lancée. Déjà, plus de 5500 personnes l’ont signée.

Il faut savoir que le boisé des Estacades, même s’il est utilisé respectueusement par la population, c’est avant tout un terrain privé. Au fil des ans, les promeneurs et amateurs de plein air ont pu s’y promener à leur guise parce que le propriétaire n’y voyait aucun inconvénient. En prime, les utilisateurs les plus réguliers prenaient un soin jaloux de ce boisé et de ses sentiers.

Mais le propriétaire actuel veut maintenant vendre ce terrain. On demande 2,5 millions $ même si l’évaluation foncière du terrain est de 1 060 000 $. Évidemment, l’argument de vente principal est la possibilité d’y réaliser un développement résidentiel. Sa localisation et son couvert forestier sont attrayants pour un tel projet.

Mais même s’il semble encore y avoir loin de la coupe aux lèvres, une telle éventualité demeure préoccupante. Et la mobilisation citoyenne est une excellente nouvelle dans les circonstances. Parce qu’elle vient rappeler aux élus qu’il y a une réelle volonté de conserver de tels espaces verts, boisés et paisibles sur le territoire de la ville. Il y en a trop peu.

Ce n’est pas la première fois que le boisé des Estacades fait l’objet de la convoitise de promoteurs intéressés. Il y a chaque fois des obstacles majeurs. D’abord il faudrait que le boulevard des Estacades franchisse le ruisseau Larochelle, ce qui pourrait s’avérer compliqué sur le plan des autorisations environnementales.

Le terrain en question, propriété d’une compagnie à numéro, est déjà zoné résidentiel en milieu rural. Mais sa caractérisation indique qu’il s’agit d’une forêt inexploitée qui n’est pas une réserve. Par-dessus tout, il s’agit spécifiquement d’un boisé qui a été identifié par la Ville de Trois-Rivières comme étant un territoire d’intérêt écologique, notamment en raison de la qualité des arbres qu’on y trouve.

La Ville a cru bon, il y a quelques années, de consigner dans sa Politique de développement durable et dans sa Politique du patrimoine forestier et paysager, cette notion de territoires d’intérêt. Il s’agit de territoire correspondant à une concentration de milieux naturels et d’éléments sensibles d’intérêt écologique, social ou paysager. Ils regroupent différents milieux, notamment des espaces boisés, des milieux humides, des habitats fauniques et des cours d’eau.

Même s’ils n’ont pas le même degré de protection que les écosystèmes forestiers dits exceptionnels, les boisés urbains d’intérêt font quand même scintiller des voyants lumineux sur le tableau de bord des développeurs et des décideurs. Par l’adoption de la Politique du patrimoine forestier et paysager, la Ville de Trois-Rivières s’engageait à investir des ressources pour l’acquisition de connaissances sur les boisés urbains d’intérêt, sur leur aménagement, leur mise en valeur, leur protection et leur entretien.

La solution simple pour éviter un développement et conserver ce boisé serait de voir la Ville s’en porter acquéreur. Il y a des précédents. En attendant, la prudence élémentaire voudrait que la Ville impose une réserve foncière sur ce terrain.

La Ville, au lieu de dire d’un côté de la bouche qu’elle n’y peut rien et de l’autre côté qu’on est encore très loin de voir pousser un développement, devrait utiliser les outils mis à sa disposition pour poser un geste significatif pour l’environnement et la qualité de vie. Il existe suffisamment d’autres terrains disponibles pour le développement résidentiel.