Martin Francoeur
Le Nouvelliste
Martin Francoeur

Le dilemme du remboursement

ÉDITORIAL / Doit-on contraindre les compagnies aériennes de rembourser les passagers qui ont déjà réservé et payé leurs billets? C’est une question à laquelle il est particulièrement difficile de répondre ces temps-ci parce qu’on se doute bien que si ces compagnies devaient procéder à de tels remboursements, cela les acculerait à la faillite. D’un autre côté, il s’agit d’un droit fondamental pour les clients de ravoir leur argent pour un service non rendu plutôt que d’accepter la proposition de crédit applicable sur un prochain voyage. Joli dilemme cornélien en perspective.

Le premier ministre Justin Trudeau, comme plusieurs autres dirigeants politiques par les temps qui courent, doit jongler avec cette question. Surtout que des partis d’opposition comme le Bloc québécois et le NPD ont joint leur voix à celle de l’organisme Option consommateur et à celles des milliers de Canadiens qui ont déjà signé une pétition réclamant l’obligation de rembourser pour les titres de transport déjà payés.

Option consommateur rappelait récemment que l’offre de crédits voyage pouvant par exemple être utilisés dans les 24 mois suivant l’annulation du voyage contrevient à la fois aux dispositions du Code civil du Québec sur la restitution des prestations en cas de force majeure et à celles de la Loi sur la protection du consommateur du Québec sur les instruments de paiement prépayés.

Le Bloc québécois et le NPD plaident aussi pour le remboursement, avançant même que le fédéral ne devrait pas accorder d’aide aux compagnies aériennes qui refusent de rembourser leurs clients. Ça tombe mal, parce qu’Ottawa vient de mettre en place un programme de Crédit d’urgence pour les grands employeurs, destiné notamment aux compagnies aériennes, aux pétrolières, aux constructeurs automobiles et aux grandes entreprises des secteurs du tourisme et de l’alimentation. On pense être en mesure de donner un coup de pouce aux transporteurs aériens, aux prises avec une grave crise de liquidités.

Le gouvernement Trudeau cherche donc la solution idéale, celle qui entraînerait le moins de dommages collatéraux. Justin Trudeau dit comprendre les préoccupations des Canadiens tout en ajoutant qu’il sera nécessaire de trouver un «juste équilibre» si on veut pouvoir encore compter sur une industrie aérienne viable une fois la crise passée. Pour l’heure, le Canada observe ce qui se fait ailleurs. Mais on se garde bien d’emboîter le pas des États-Unis ou de l’Union européenne, qui forcent les transporteurs à rembourser pour des vols annulés si tel était le souhait du client.

Les chances de survie d’Air Canada, par exemple, seraient minces si la compagnie devait rembourser les quelque 2,61 milliards $ en billets payés d’avance. La compagnie fait déjà face à une crise sans précédent, ayant licencié 20 000 employés, soit près de 60 % de son effectif. Air Transat, de son côté, estime à 810 millions $ le montant correspondant aux billets déjà réservés et payés.

La question de la viabilité des compagnies aériennes se pose plus que jamais. Même si elles traversent la crise, elles feront assurément face à une clientèle moins encline à voyager et à des mesures contraignantes déployées dans les appareils aussi bien que dans les aéroports. Le seuil de rentabilité ne sera plus le même et une hausse des tarifs découragerait certainement de nombreux voyageurs. C’est sans compter l’impact des commandes d’avions qu’il faudra payer à la livraison. La fluctuation des activités ne justifiera peut-être plus ces ajouts à la flotte des grandes compagnies aériennes.

Dans le cas d’Air Canada, l’idée d’une nationalisation, même partielle, a refait surface au cours des dernières semaines et mérite qu’on s’y intéresse, d’autant plus qu’Air Canada doit assurer un service parfois déficitaire pour desservir de nombreuses communautés éloignées ou à faible densité de population à l’intérieur même du pays.

Va-t-on devoir revenir là où on était avant la privatisation par les conservateurs, à la fin des années 80? C’est un scénario qui semble de plus en plus plausible.