L’ex-sénatrice Céline Hervieux-Payette

Le dérapage de l’ex-sénatrice

ÉDITORIAL / L’ex-sénatrice Céline Hervieux-Payette est venue faire déraper de façon magistrale, jeudi, les audiences de la commission parlementaire sur le projet de loi 21 portant sur la laïcité. En établissant un lien douteux entre le voile, l’excision et le mariage forcé, l’ancienne sénatrice était non seulement à côté du contenu et de l’objet du projet de loi, mais s’aventurait aussi sur un terrain glissant sur lequel, heureusement, les parlementaires n’ont pas voulu aller.

Ancienne députée au fédéral, puis sénatrice pendant plus de vingt ans, Mme Hervieux-Payette a en fait cité, lors de son passage devant la commission parlementaire, l’auteure d’origine somalienne Ayaan Hirsi Ali, qui croit que le voile, «c’est un détail» qui cache «l’excision et le mariage forcé à 14-15 ans».

La députée libérale Hélène David, porte-parole de l’opposition officielle en matière de services sociaux, de laïcité et de condition féminine, a questionné l’ex-sénatrice sur ses propos et lui a manifesté son incrédulité devant ceux-ci. «Vous expliquez les choses de façon assez ostracisante pour les femmes qui portent le voile et qui le portent pour de multiples raisons», a insisté Mme David. «Venant d’une femme aussi influente, qui a consacré sa vie à la société québécoise, ça m’inquiète beaucoup.» C’est ce qui semble avoir sonné l’alarme auprès du président de la commission, qui a rappelé Mme Hervieux-Payette à l’ordre.

Elle venait tout juste d’évoquer le fait que des familles du Québec envoient leurs enfants dans d’autres pays pour se faire mutiler. «Ici, c’est illégal, les médecins n’ont pas le droit de le faire, mais ça se fait aussi par des voisines», a-t-elle suggéré.

À sa sortie du Salon rouge, l’ex-sénatrice en a rajouté. «Quand on n’a plus besoin de notre femme, on la passe au feu et ça vient de finir. Je vous dis tout simplement que les religions n’ont pas toujours juste des bons côtés et dans le cas présent, quand on a un symbole et on tient à le garder, c’est parce qu’il y a autre chose derrière tout ça et j’aimerais qu’on en parle.»

Les propos de Mme Hervieux-Payette ont créé un tel malaise que même le ministre Simon Jolin-Barrette avait quitté la salle pour donner précipitamment un point de presse à sa sortie des audiences. Le ministre a dénoncé de tels propos. Lui et son gouvernement s’en dissocient, tout comme les représentants d’autres partis au sein de cette commission.

Le mal était peut-être déjà fait. Les propos de l’ancienne sénatrice peuvent trouver écho auprès de certains citoyens, même s’ils sont inquiétants à entendre. Ce que démontre l’intervention de Mme Hervieux-Payette, c’est qu’il est facile de sombrer dans les amalgames et de mêler différents enjeux qui n’ont pas directement rapport avec le sujet du projet de loi qui est, rappelons-le, la laïcité de l’État.

Les audiences de la commission parlementaire sur le projet de loi 21 visent à entendre les personnes et les groupes intéressés sur la question de la laïcité. Et on peut dire qu’avant l’intervention malaisante de Mme Hervieux-Payette – qui est venue occulter l’intervention très pertinente de l’avocate Julie Latour pour présenter la position du collectif Juristes pour la laïcité et la neutralité religieuse de l’État –, les audiences se déroulaient rondement.

Lors des deux premières journées d’audiences, au cours desquelles on a notamment entendu Charles Taylor et Gérard Bouchard, le débat était respectueux et dans les limites du cadre du projet de loi. Il y a bien eu de durs coups portés envers celui-ci, mais le ministre Jolin-Barrette n’a certainement pas peur de la discussion et des échanges. Il mène le débat avec rigueur.

Dans un débat où le sujet est polarisant, où le consensus est impossible à atteindre et où les arguments essentiels ont déjà été présentés, il est essentiel d’éviter les dérapages inutiles. L’intervention de Céline Hervieux-Payette en était un. Il n’en faudrait pas trop d’autres pour que ça éclate.