Martin Francoeur
Le Nouvelliste
Martin Francoeur

Le cœur a ses raisons...

ÉDITORIAL / Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas.

D’un point de vue strictement économique, l’offre d’achat bonifiée de Cogeco par le tandem Altice USA et Rogers ferait saliver bien des actionnaires qui s’empresseraient sans doute de demander «Où est-ce que je signe?».

Le hic, avec cette proposition qui commence à ressembler à de l’acharnement, c’est qu’elle se heurte à quelque chose qui va bien au-delà de la business. Elle entre en collision avec l’attachement sentimental de la famille Audet envers l’entreprise familiale. On est davantage dans l’irrationnel, dans l’émotif.

Louis Audet, président de Gestion Audem (la société de portefeuille de la famille Audet), n’a pas tardé à rejeter, dimanche soir, l’offre hostile bonifiée sur Cogeco, dévoilée quelques heures plus tôt par Altice USA et Rogers. En des mots qui n’avaient rien d’équivoque. «Puisque Rogers et Altice ne semblent pas comprendre, nous réitérons aujourd’hui que ce n’est pas une stratégie de négociation, mais un refus définitif. Nous ne sommes pas intéressés à vendre nos actions», a simplement formulé le fils du fondateur de Cogeco.

Gestion Audem, grâce à ses actions à droit de vote multiple, détient 69 % des votes de Cogeco et 83 % de ceux de sa filiale Cogeco Communications. On comprend bien que même si les conseils d’administration des deux entités ont indiqué lundi qu’ils allaient analyser l’offre de Rogers et Altice, jamais une transaction ne pourra aller de l’avant sans la bénédiction de Louis Audet. C’est le propre d’une entreprise familiale bien conservée.

En plus du succès de Cogeco, il semble y avoir un lien sentimental très fort de la famille Audet envers le marché initial de Cogeco. Même si l’entreprise brasse aujourd’hui de grosses affaires ailleurs au Canada et à l’étranger, l’esprit de Cogeco est non seulement québécois mais il est aussi mauricien. Ce n’est certainement pas pour rien que l’entreprise avait choisi d’installer à Trois-Rivières, à la jonction des autoroutes 40 et 55, son imposant centre de service à la clientèle.

Ce n’est certainement pas pour rien que lorsqu’il a présenté l’offre révisée de Rogers dimanche, au nom de sa compagnie et de la société américaine Altice, Joe Natale a ressenti le besoin d’insister sur certaines conditions associées à cette offre, particulièrement sur l’engagement à investir trois milliards de dollars canadiens au cours des cinq prochaines années au Québec, à maintenir en vigueur la marque Cogeco et à conserver le siège social de Cogeco au Québec.

Mais jusqu’à maintenant, il n’y a rien là-dedans qui semble émouvoir Louis Audet.

Pas plus, en fait, que les chiffres revus à la hausse par les acheteurs intéressés. Altice USA et Rogers ont présenté une proposition révisée dont la valeur passe de 10,3 milliards $ à 11,1 milliards $. Cette nouvelle offre valorise la participation de la famille Audet à 900 millions, soit 100 millions de plus que la première fois. Sur le plan des actions subalternes, l’offre d’achat (123 $) représente environ une fois et demie le prix de l’action de Cogeco, qui oscille autour de 84 $ ces jours-ci. C’est sensiblement le même pourcentage pour les actions de Cogeco Communications, pour lesquelles on offre 150 $ alors que leur valeur s’établit à environ 102 $.

Louis Audet a d’ailleurs pris soin de mentionner, en rejetant l’offre non sollicitée, que l’évolution du prix des actions et des résultats d’exploitation des entités de Cogeco dépassait largement celle de Rogers ou d’Altice. Si ce n’est pas une fin de non-recevoir, difficile de dire ce que c’est.

Étrangement, Altice USA et Rogers pourraient très bien ne pas jeter l’éponge et présenter une offre soi-disant finale. D’ici une douzaine de jours, les résultats de fin d’exercice de Cogeco seront connus, ce qui pourrait inciter les prétendants à revenir à la charge. Certains analystes estiment que pour ébranler la famille Audet et les conseils d’administration, il faudrait certainement quelques milliards de plus. Mais Altice, qui lorgne plus spécifiquement la filiale Atlantic Broadband et ses activités aux États-Unis, risque de devoir se retirer d’ici un mois si rien n’avance.

L’appréciation d’une offre finale, quelque percutante qu’elle pourrait être, se heurterait toujours à la sensibilité et à l’attachement de la famille Audet envers l’entreprise. Même si Louis Audet a clairement indiqué qu’il ne s’agissait pas, ici, de s’engager dans un processus de négociation, il serait intéressant de voir jusqu’où, dans le monde des chiffres et des milliards de dollars, s’étend cette valeur sentimentale.