Simon Jolin-Barrette

Le couvercle sur la marmite

ÉDITORIAL / Heureusement que le premier ministre François Legault et son ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, ont fait volte-face, lundi, dans cette invraisemblable histoire du «Bonjour-Hi». Ç’aurait été un dangereux précédent si le gouvernement avait voulu légiférer, de quelque façon que ce soit, pour interdire cette formule d’accueil dans les commerces.

Il est vrai que la problématique touche moins les régions que la métropole. Mais l’essence même du débat que soulevait cette possibilité de voir le gouvernement intervenir est une préoccupation qui devrait toucher tous les citoyens. Depuis quand un gouvernement peut-il se mêler d’intervenir sur la communication orale entre des individus? Bannir une expression aurait certainement été une brèche dans la liberté que des citoyens ont de communiquer entre eux et de s’exprimer. Et on imagine qu’une telle porte ouverte aurait pu déboucher sur des abus et sur la tentation d’aller encore plus loin dans le contrôle de l’oralité du langage.

Vendredi, le ministre Jolin-Barrette évoquait la possibilité de voir l’interdiction de l’expression «Bonjour-Hi» parmi «des mesures au cours des prochains mois avec la réforme» qu’il entend proposer. Cette hypothèse faisait suite au dépôt de motions adoptées unanimement à l’Assemblée nationale. La dernière en date avait été présentée par le Parti québécois et invitait «tous les commerçants et tous les salariés qui sont en contact avec la clientèle locale et internationale à l’accueillir chaleureusement avec le mot ‘‘bonjour’’».

C’est à cela que doit se limiter l’action gouvernementale en cette matière. S’il doit y en avoir une, évidemment. Parce que comme préoccupations, il y a certainement plus urgent.

Que le gouvernement du Québec décide de faire des campagnes de sensibilisation et de valorisation de l’accueil en français, on ne pourra qu’applaudir. Mais d’envisager une pièce législative aurait certes été plus inquiétant encore que la problématique elle-même.

Heureusement, le ministre et son chef sont venus mettre le couvercle sur la marmite en assurant qu’aucune loi ne sera présentée à cet effet. On parle plutôt de mesures incitatives et même d’une directive aux sociétés d’État pour qu’elles respectent le souhait de l’Assemblée nationale concernant l’accueil en français.

C’est vrai qu’il est préoccupant – et désolant – d’assister à cette tendance selon laquelle les employés des commerces de Montréal accueillent les clients en les saluant dans les deux langues. En certains endroits, cela se fait maintenant uniquement en anglais. L’Office québécois de la langue française observait que l’accueil en français, à Montréal, serait passé de 84 % à 75 % entre 2010 et 2017.

Mais il serait hasardeux d’aller plus loin que la sensibilisation pour atténuer le phénomène. Il sera toujours souhaitable que les employés des commerces ou des établissements touristiques accueillent les clients en français, puisque nous sommes au Québec. Mais doit-on s’inquiéter du «bonjour-hi»? Ne serait-ce pas une simple marque de courtoisie pour les clients, les touristes, les visiteurs? Il est impossible de savoir dans quelle langue ceux-ci devront être servis tant qu’ils n’ont pas retourné la salutation. Et disons aussi qu’un client anglophone ou s’exprimant en anglais pourra toujours continuer dans cette langue même s’il s’est fait accueillir en français.

Doit-on voir dans le «bonjour-hi» un symbole de l’anglicisation de la société québécoise? Ce serait nettement exagéré. Doit-on s’en servir comme signal d’alarme pour amorcer une réelle démarche de sensibilisation ? Bien sûr que oui. Le caractère distinct du Québec s’exprime aussi par sa façon d’accueillir.

La loi 101 aura toujours sa raison d’être, que ce soit bien clair. Mais il ne faudrait pas en étendre la portée – ou envisager quelque autre moyen – pour légiférer sur la langue orale. L’aménagement linguistique a certainement ses limites.