Martin Francoeur
Le Nouvelliste
Martin Francoeur
La députée conservatrice Michelle Rempel déplore que le français prenne trop de place dans la course à la succession d’Andrew Scheer.
La députée conservatrice Michelle Rempel déplore que le français prenne trop de place dans la course à la succession d’Andrew Scheer.

Le bilinguisme doit être un critère

ÉDITORIAL / La députée conservatrice Michelle Rempel frappe encore. Sa plus récente sortie concerne la maîtrise de la langue française par quiconque aspire à devenir chef du Parti conservateur. En fait, elle déplore que le français prenne trop de place dans la course à la succession d’Andrew Scheer et préférerait qu’on parle davantage des difficultés dans l’Ouest canadien. Si elle cherche à sous-entendre qu’il n’est peut-être pas nécessaire que le prochain chef de son parti soit bilingue, elle ferait bien de se raviser.

Cette sortie de Michelle Rempel n’est pas loin de ressembler à une séance de pleurnichage albertain parce que la population de cette province – ou de l’Ouest en général – se sent isolée à l’intérieur du Canada.

S’en prendre à l’exigence de bilinguisme normalement associée à la fonction de chef de parti politique fédéral n’est toutefois pas la bonne manière de manifester un inconfort, voire un mécontentement. Il est clair que si le Parti conservateur veut maintenir ses appuis ou faire des gains au Québec, son prochain chef devra s’exprimer aisément en français.

Il y a 6,7 millions de francophones au Québec. Et 9,8 millions au Canada. Il faudrait le rappeler à madame Rempel. C’est un peu plus que le quart de la population du pays. Il va de soi qu’un aspirant au poste de chef de parti, donc aspirant à la fonction de premier ministre par le fait même, soit en mesure de comprendre et de parler le français adéquatement.

Les propos de Michelle Rempel surprennent parce qu’ils sont loin de ceux qu’elle avait formulés en 2016, dans le cadre de la course au leadership conservateur qui avait finalement couronné Andrew Scheer.

Elle avait alors indiqué que pour elle, c’était «non négociable» que le bilinguisme soit en quelque sorte un critère de sélection pour le prochain chef de son parti. Elle estimait que quiconque devant se lancer dans la course à ce moment-là devait être fonctionnellement bilingue et capable de bien saisir les nuances du langage.

Et voilà qu’elle s’émeut du fait que dans l’embryon de course à la direction du Parti conservateur auquel on assiste présentement, on analyse le degré de bilinguisme des candidats potentiels ou déclarés. Elle donne ainsi écho à des propos formulés par l’ancien éditeur Ken Whyte, qui a publié un texte d’opinion dans le Globe and Mail samedi dernier, dans lequel il estime qu’il est temps de revoir ce critère du bilinguisme pour devenir chef de parti ou premier ministre.

Les critiques ont été nombreuses. L’ex-commissaire aux langues officielles, Graham Fraser, s’est fendu d’une réplique acidulée dans laquelle il qualifiait de losers les candidats à la direction ou les chefs de partis politiques qui ne sont pas bilingues.

Déjà que le Canada est un pays difficilement gouvernable parce qu’il y a des réalités régionales différentes d’un océan à l’autre et qu’il y a toujours des collisions idéologiques ou politiques entre ces différentes régions, il est plus que jamais nécessaire de pouvoir au moins parler normalement à ses deux principaux groupes linguistiques. Un premier ministre unilingue donnerait certainement l’impression que le français, plutôt que d’être la langue d’un des peuples fondateurs du pays, n’est qu’une réalité folklorique. Et que les francophones ne sont, au fond, qu’une communauté culturelle. On est loin des grandes valeurs à l’origine de la Confédération canadienne.

Mais faut-il s’étonner que la controverse vienne de Michelle Rempel, une députée de Calgary qui semble souvent en manque de visibilité? Il y a un peu plus d’un an, c’est elle qui avait enregistré une vidéo dans laquelle elle s’élevait contre toute forme d’aide gouvernementale aux médias. Elle disait que la liberté d’expression au Canada était en train de mourir et qu’une aide fédérale à la presse écrite aurait pour effet de transformer tous les reportages en demandes de subventions.

Le sensationnalisme et l’opportunisme semblent plus que jamais avoir une formidable ambassadrice au Canada.