L’Accorderie tombe au combat

Après deux ans sur le respirateur artificiel, l’Accorderie doit cesser ses activités, faute de financement adéquat et, surtout, récurrent. À l’heure des surplus budgétaires et des largesses gouvernementales, il est proprement honteux de laisser crever des organismes novateurs et nécessaires comme celui-là.

L’Accorderie est, rappelons-le, un organisme qui a pour mission de lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale en créant une collectivité d’échange de services. Implanté à Trois-Rivières depuis plus de dix ans, cet organisme compte maintenant plus de 400 membres, dont près des deux tiers vivent seuls et dont 60 % vivent en situation de pauvreté. Avec ce principe d’échange de services, l’Accorderie permettait aux membres de se rendre des services selon les besoins des uns et les aptitudes des autres, en utilisant la ressource du temps comme monnaie sociale.

Ça peut être à peu près tout: donner des cours de cuisine, aider des aînés à se familiariser avec Internet ou les réseaux sociaux, enseigner la couture, les langues ou la musique, fournir des services de gardiennage, faire des petits travaux domestiques, etc. Les offres sont recensées dans un bottin des services et chaque échange de services est comptabilisé dans une banque de temps, en respectant le principe selon lequel une heure de service rendu vaut une heure de service reçu, quels que soient le service rendu et les compétences exigées. Il y a d’autres services aussi, comme cette belle idée de faire des épiceries collectives pour réduire les coûts. Enfin, on organisait aussi des activités pour briser l’isolement et créer des liens sociaux.

Mais voilà. Deux ans après avoir sonné l’alarme et réclamé un financement récurrent, l’organisme tombe au combat. L’Accorderie se retrouve devant une absence totale de financement, malgré tous les efforts faits pour faire connaître l’organisme et pour tirer avantage du moindre programme qui ouvrait la porte à un peu de sous. Des activités-bénéfice ont eu lieu. On a à peu près tout tenté. Et ça ne marche plus.

C’est quand même curieux. Parce qu’en même temps qu’on annonce la fin des activités de l’Accorderie de Trois-Rivières, on est en train d’en mettre une sur pied à Granby. Et une autre vient de naître dans le Grand Gaspé. Le réseau des Accorderies, qui compte une quinzaine d’antennes partout au Québec, a multiplié les efforts pour solliciter différents ministères afin d’obtenir un financement récurrent. En vain...

Le problème, c’est que les Accorderies tombent dans un créneau qui n’est pas spécifique et qui, vraisemblablement, n’entre pas dans les critères des principaux programmes gouvernementaux. C’est à se demander, au fond, si le grand défaut de l’Accorderie est de sortir du modèle selon lequel des personnes dans le besoin ne font que recevoir l’aide d’un organisme communautaire. Il y a ici un réel échange, ce qui évidemment favorise la valorisation des individus.

C’est dans un cas comme celui-là que devrait prévaloir le gros bon sens. Mais non. On s’en tient aux programmes strictement normés. Pas une once d’imagination pour permettre à un organisme qui fait de la mixité sociale et de l’entraide de rester en vie.

Il y a quelques années, l’Accorderie recevait un coup de pouce de la Conférence régionale des élus. Mais elle n’existe plus. Le gouvernement a dépouillé les régions des instances locales qui pouvaient octroyer un financement, si modeste soit-il parfois, aux initiatives de l’Accorderie. Et ne comptez pas sur le Fonds d’appui au rayonnement des régions pour combler ce vide.

L’organisme est victime du désengagement de l’État envers les organismes sociaux et communautaires. Les grands perdants sont les membres, qu’on appelle «accordeurs», et la société en général. Il est en effet dommage que le gouvernement n’arrive pas à prendre conscience que le travail fait dans des organismes comme l’Accorderie permet à l’État d’économiser des sommes considérables.