La tempête frappe les libéraux

Les libéraux de Justin Trudeau sont probablement davantage préoccupés par les conséquences de la tempête politique SNC-Lavalin que par la tempête qui s’abat sur l’est du pays depuis mardi. Avec raison.

L’affaire commence à ressembler à une véritable crise politique, peut-être même à la pire crise depuis l’élection des libéraux. La démission de Jody Wilson-Raybould comme ministre du cabinet Trudeau en dit long sur le malaise qui frappe les troupes libérales par les temps qui courent. Au coeur de cet émoi: le traitement accordé à SNC-Lavalin pour permettre à cette entreprise d’éviter un procès pour fraude et corruption, en lien avec ses activités en Libye.

En gros, la question qui se pose ici est celle qui vise à savoir si le bureau du premier ministre Trudeau est intervenu auprès de Mme Wilson-Raybould alors qu’elle était ministre de la Justice et procureure générale pour appliquer au cas de SNC-Lavalin la nouvelle disposition du Code criminel autorisant la négociation de ce qu’on appelle un «accord de réparation» au lieu d’engager des poursuites criminelles.

Cette nouvelle porte légale permet, en quelque sorte, de sauver de la vente ou de la faillite des entreprises ayant baigné dans des activités frauduleuses ou douteuses. On cherche ainsi à préserver les emplois et à punir plutôt les dirigeants. Un tel accord de réparation pourrait être assorti d’un dédommagement punitif de plusieurs centaines de millions de dollars de la part de SNC-Lavalin.

L’entreprise, qui a fait le ménage dans ses dirigeants et qui poursuit au civil plusieurs de ses anciens dirigeants congédiés, compte une dizaine de milliers d’employés au Canada, dont près de 4000 au Québec. Il serait tentant, pour un élu, de demander à ce que les nouvelles dispositions de la loi s’appliquent, afin de permettre à l’entreprise de demeurer active et de ne pas être assujettie à une interdiction de soumissionner sur des contrats publics pendant dix ans. Sur le fond, cette volonté politique se justifie. Au Québec, le premier ministre François Legault et son ministre de l’Économie et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon, plaident déjà pour l’octroi de ce sauf-conduit et on ne peut certes pas les blâmer.

Mais c’est sur la forme que l’histoire soulève des doutes. Y a-t-il eu, comme le prétendent les partis d’opposition, des pressions indues de la part du bureau du premier ministre sur Mme Wilson-Raybould? Si on s’avance sur le terrain de l’ingérence ou de l’entrave à la justice, ça peut coûter cher, politiquement, aux libéraux.

Mais la nuance entre des pressions indues et la simple suggestion est mince. Et c’est là-dessus que les versions risquent de différer. Jody Wilson-Raybould voudrait bien donner la sienne, mais elle est tenue aux contraintes du secret professionnel. Pour l’instant, tout ce qu’on a c’est la réponse négative du premier ministre aux questions de l’opposition quant à une pression indue. Le commissaire à l’éthique va enquêter.

Difficile, pour l’instant, de savoir s’il y a eu des pressions indues. Si tel est le cas, elles n’ont visiblement pas eu l’effet escompté parce que SNC-Lavalin fait toujours face à des accusations pour ses activités en Libye.

S’il a effectivement tenté d’influencer sa ministre de la Justice, Justin Trudeau s’est mis les pieds dans les plats. Pourrait-il alors minimiser la forme qu’aurait prise cette intervention et la justifier par la volonté de sauver un des fleurons québécois qui donne de l’emploi à des milliers de personnes? Au Québec, ça passerait toujours, mais dans le Canada anglais, ce serait inévitablement le déclencheur d’un autre épisode de «Québec bashing». Qui est déjà commencé, d’ailleurs.

Chose certaine, la démission de la ministre Wilson-Raybould et sa volonté perceptible de donner sa version des faits viennent envelopper cette affaire d’une aura de suspicion que le premier ministre Trudeau aurait tout intérêt à dissiper rapidement.

À huit mois des élections, ça pourrait lui coûter cher.