François Legault

La spectaculaire volte-face

ÉDITORIAL / S’il y avait des notes comme en patinage artistique ou en gymnastique pour les pirouettes les plus spectaculaires en politique, François Legault mériterait certainement dix sur dix pour ses positions dans le dossier du lock-out à l’Aluminerie de Bécancour. Après avoir pris le parti des syndiqués en campagne électorale, voilà que huit mois plus tard, il a fait une spectaculaire volte-face en devenant le haut-parleur de la partie patronale.

Les interventions répétées du premier ministre demandant aux syndiqués d’être raisonnables, ramenant sur la table la question des salaires, ont de quoi irriter les syndiqués qui y voient clairement – et avec raison – de l’ingérence dans un processus de négociation. Les salaires, rappelons-le, ne font pas partie des enjeux qui ont conduit au lock-out qui dure depuis bientôt seize mois. Et l’ironie, dans tout ça, c’est que François Legault lui-même insiste, depuis qu’il est en fonction, sur la nécessité d’augmenter les salaires.

Mardi, alors que les lockoutés se trouvaient à Pittsburgh pour passer leur message aux actionnaires d’Alcoa, le premier ministre en a remis en déclarant qu’«il faut se rendre à l’évidence: oui, il y a peut-être exagération du côté du Syndicat des métallos».

Ce n’est pas la première fois que le premier ministre est pointé du doigt parce qu’il penche un peu trop du côté patronal. Il y a un mois, il déclarait que le syndicat devait faire des compromis. Il disait ne pas trouver le syndicat raisonnable. C’était au terme de rencontres qu’il venait d’avoir avec chacune des parties. L’homme avait fait son nid.

Il est certainement inapproprié qu’un premier ministre fasse de telles déclarations au sujet d’un conflit de travail. On ne sait pas trop si c’est de la maladresse, du manque d’expérience ou de la provocation délibérée. Même s’il a peut-être raison sur le fond, le premier ministre devrait, comme le dit l’expression, se garder une petite gêne dans un conflit de travail privé. Tout ce qu’il dit au sujet du lock-out à l’ABI depuis quatre ou cinq semaines semble aller à l’encontre de cette règle.

Le problème serait exactement le même s’il se portait à la défense des travailleurs dans des déclarations à l’emporte-pièce favorables au syndicat.

En s’écartant d’une souhaitable neutralité, le premier ministre fait la démonstration que le gouvernement n’est pas apte à jouer le rôle d’arbitre ou de facilitateur de règlement. Ses déclarations ont eu – et ont toujours – pour effet de créer un déséquilibre des forces, à l’avantage de la partie patronale. Ajoutons à cela les effets pervers que peuvent avoir les déclarations du premier ministre au sein de la population et on est carrément en présence d’une opération de torpillage. En quelques épisodes seulement, le chef du gouvernement est venu bousiller le travail réalisé au cours des derniers mois par les conciliateurs et les médiateurs du ministère du Travail. Et, dans une certaine mesure, par le ministre du Travail lui-même...

Et dire que lors de la campagne électorale, le chef de la CAQ s’était interrogé sur le sérieux de la partie patronale et sur la volonté réelle des multinationales de régler le conflit. Réagissant à un argument des syndiqués selon lequel la partie patronale avait un avantage indu en raison de la clause de force majeure – ou d’Act of God – qui inclut le lock-out et qui peut permettre à l’entreprise d’échapper à ses obligations contractuelles, François Legault avait déclaré aux représentants syndicaux de l’ABI qu’un contrat, ça se brise, ça se renégocie.

Il y a quelques mois à peine, il qualifiait cette clause de ridicule mais se déclarait impuissant à modifier les contrats en question. Contrats qu’il avait préalablement qualifiés, on s’en souvient, de «stuff de junior».

Et voilà qu’en quelques semaines seulement, un virage à 180 degrés s’est opéré. Les déclarations du premier ministre ont un impact considérable sur la position et le moral des syndiqués. Mais elles ont surtout un impact potentiel sur tout conflit de travail à venir au Québec.